Melting Pot et vin blanc doux

Parce qu'on peut pas compter que sur la Providence.

mercredi 27 mai 2015

Le Monde de Victor - 9

A mesure que le temps passait, et que mon regard d’enfant mûrissait, à mesure que se développait mon sens critique, mes relations avec eux tous changeaient aussi. La cohabitation quotidienne de Victor, qui approchait les 70 ans, avec trois adolescents et un gamin de six ans infernal, qui était venu sur le tard se rajouter à notre fratrie, devenait difficile. On entrait dans les années 80, et notre liberté de ton et d’allure, si elle ravissait Mémé Dédé, perturbait Victor. Elle avait fort mal pris – quoiqu’il louât sans réserve ses liqueurs maison - l’arrivée de celui qui devait devenir mon compagnon, chevelu, barbu, et passablement égaré, avec l’air de marcher sur l’eau quand il entrait dans sa cuisine. J’avais dix-huit ans, et enfin, j’allais connaître le fin mot de l’animosité persistante entre mes deux grands-mères.

Mais avant ça, j’allais rencontrer Claire, la cousine de Victor, son inséparable de jeunesse. Elles s’étaient perdues de vue quand Victor nous avait accompagnés en Haute-Savoie, et ne se rencontraient plus que ponctuellement, pour les enterrements. Claire, après la mort de son pauvre Marcel, l’avait beaucoup pleuré, mais s’était vite rendu compte qu’il n’était pas raisonnable de s’enterrer vivante. Elle avait rejoint un club de veuves joyeuses, pour la plupart des amies d’enfance, et assouvissait avec elles ses envies de voyages et son goût pour la danse. Elle sillonnait, en car, la Catalogne, la Bohême, la Hongrie, L’Italie, ramenant dans ses valises d’innombrables poupées et assiettes murales, en souvenir.

C’est lors d’un de ces voyages, à Chamonix, qu’elle va prendre un taxi et venir voir Victor.

Elles ont du temps à rattraper et des choses à se dire.

-   Dis Victor, tu te souviens de Louis ?

-   Sûr que je me souviens, il a toujours la moto ?

Je me marre en douce. Je l’imagine bien, le Louis, chenu sur sa machine antique. Claire me pousse du coude. « Tu rigoles, petite, pourtant, tu peux me croire que c’était un vrai bolide. Le dimanche, il nous faisait monter derrière lui toutes les deux, et roule que tu rouleras… Il nous menait jusqu’à Cassis et retour, et après nous allions au bal. »

En me parlant, elle observe Jules, assis à côté de moi, qui lui aussi s’amuse dans sa barbe, et puis m’enfonce son coude dans les côtes et me souffle à l’oreille. « On dirait Jésus-Christ, tu dois pas t’ennuyer, hein petite ! » Des fois que je passerais à côté de l’allusion salace, elle me gratifie d’un clin d’œil appuyé et rajoute. « Profites-en, vaï, maintenant que vous avez la pilule… moi si je l’avais eue, je te promets que j’en aurais fait quelque chose… »

Là je l’avoue, je suis sciée. Cette grosse dame joviale, la cousine de ma prude Victor ?

Enfin, elles ont tellement bien évoqué leur jeunesse qu’elles ont décidé de ne pas s’arrêter là.

-   Pourquoi tu ne viendrais pas avec moi à Six-Fours quelques temps ? 

-   Et comment tu veux que je m’en aille, avec le jardin et les poules ?

Le jardin, il allait pas partir en courant, et les poules, maman a dit qu’elle s’en occuperait. Victor avait préparé ses valises, les cagettes de légumes, de champignons, plumé deux poulets, et mon père les avait emmenées à Six Fours. Victor reviendrait en train. Elle allait redécouvrir ses amis d’enfance, ses amies surtout, parce que les copains, comme les maris, avaient succombé à l’embrassade vigoureuse de platanes, des cirrhoses ou des infractus, et intégrer le club des veuves joyeuses. . Elles s'organisaient tous les mois un dîner dans un restaurant, partaient en voyage ensemble, s'étouffaient de rire sur les liqueurs sucrées que le docteur il m'a dit qu'il me le faut pas, avec ma tension. Elles prenaient enfin le temps de « se faire Grace Kelly ». Grace Kelly, pour elles, était le symbole de l'oisiveté et du luxe, d'un monde qu'elles ne connaîtraient jamais, même en s'appliquant. Et ça les faisait rire.

Jules et moi passions nos vacances d'étudiants chez les unes et les autres, toujours sûrs d'être copieusement nourris et de bénéficier d'une paix royale. Plusieurs années durant, nous avons posé nos sacs à dos au mois d’août, chez Charles et Jules à Gréoux, ou dans la maisonnette de Claire, à cent mètres de la plage.

Mais chez Charles et Jules, l’atmosphère était pesante à force de régularité. Les autres sœurs de Victor avaient été tôt délivrées de leurs maris, le plus souvent vers la cinquantaine, mais Charles, lui, enraciné dans l’arrière-pays et ne buvant que du vin, modérément, et exclusivement lors des repas, vieillissait en despote aux côtés de la pauvre Jules, qui ne souriait guère qu’en compagnie de ses sœurs. Son existence se cantonnait à la cuisine, où chaque matin Charles lui imposait les menus du jour, allant lui-même faire l’emplette des montagnes de poivrons et melons qu’il engloutissait chaque jour, et qu’il n’aurait laissé à personne le soin de choisir à sa place. Il se cultivait l’intellect en ronflant devant « des chiffres et des lettres », et même plongé dans un demi sommeil trouvait toujours le compte juste, fustigeant ces pauvres couillons de candidats pris en défaut qui eussent mieux fait de cacher chez eux leur incurie. La sienne d’incurie, s’exposait à longueur de péroraisons. Il avait eu une sœur, plus âgée que lui, dont il avait pris soin, par devoir. Ses parents, malgré l’intelligence aigüe dont elle faisait preuve, lui avaient refusé l’accès aux études supérieures, et c’était lui, Charles, qui était allé au lycée après son Certificat. Il était le seul, dans la famille, à avoir eu « les deux bacs » et ne laissait personne l’oublier. Jules était pour lui une commodité, bonne à obéir sans discussion à ses ordres. « Je ne lui en demande pas plus. » Presque. Il mangeait à heures fixes, midi et sept heures, et gare à la pauvre Jules si elle avait un tant soit peu de retard sur l’horaire. Pas question, non plus, de le servir dans les plats de cuisine. Jules transférait la soupe dans la soupière, les poivrons dans un Moustier, et astiquait tout ça, plus les couverts en argent, après chaque repas. Elle se rattrapait sur les corvées de lessive, Charles lui ayant imposé, dans le souci de ne pas diviser son considérable héritage, de n’avoir qu’un enfant. Il était mort confit dans son diabète et sa tolérance à géométrie restreinte à quatre-vingts ans passés, la laissant enfin veuve, mais trop âgée pour rallier le club des veuves joyeuses, qui l’avaient toutes précédée dans la tombe.

Nous préférions aller chez claire. Nous emmenions Victor. Elle s'installait dans la 4L à côté de chéri, je me casais à l'arrière, dans le coffre du break entre les poulets morts, les blettes et la glacière, pour le poisson, et roule que tu rouleras...

Chez Claire, c'était comme chez La mère à Titi, la chanson de Renaud. Tout petit, et surchargé de souvenirs. Les livres du pauvre Crispin, l'ingénieur qu'elle avait épousé par dépit, les poupées espagnoles ramenées de son voyage à Ibiza, des assiettes d'ici ou là peintes de paysages dégueu, des fleurs sous globe, tout le capharnaüm d'une vie.

Elle nous attendait devant la porte, dans la cour râpée de soleil et dès que Jules coupait le moteur de la 4L, elle s'élançait, les mains croisées au bout de ses bras courts sur sa blouse tendue à craquer, la bouche en cœur, l'œil pétillant, les oreilles distendues par les créoles en or. Ha vous savez pas le plaisir que vous me faites d'être là ! Elle serrait Victor dans ses bras (pas si fort, que tu m'étouffes couillon !), me faisait un clin d'œil – que tu es belle petite – se tournait vers Jules. Té Jésus-Christ !

Jésus Christ et moi déchargions la voiture, vite vite que la table est mise que c'est prêt.

La table était mise sur la toile cirée, dans l’ombre de la minuscule salle à manger, nous nous étions installés.

Claire avait-elle craint que le savoyard aille dire qu'il s'était levé de sa table avec la faim ? Elle avait amené, après la salade de museau, dont il s'était servi copieusement, des sardines grillées, un kilo. Que les jeunes, il faut que ça mange. Jules avait faim, les sardines étaient bonnes, il les avait finies, et il était calé. C'est alors qu'elle était revenue de la cuisine, portant triomphalement une marmite. Je vous ai fait la bouillabaisse. Elle avait changé les assiettes, nous en avait remis deux à chacun, une creuse, remplie à ras bord de bouillon et de tranches garnies de rouille, une plate pour les patates et le poisson. Chéri, déjà un peu essoufflé après la première assiettée de soupe, mais craignant de la vexer, et ignorant que la bouillabaisse se sert en deux plats, avait cédé à ses instances, et s'était laissé resservir une deuxième assiette de tranches épaisses couvertes de rouille et de bouillon. Que c'est dommage que ça reste. Pendant qu'elle ramenait la marmite à la cuisine, il m'avait glissé en défaisant le bouton du jean j'espère qu'on est au bout, parce que j'en peux plus là. Je l'avais détrompé. Elle va ramener les patates et une montagne de poisson, et après ça, on pourra respirer. Stoïque, il avait fini le poisson, et les patates par-dessus, faisant descendre le tout avec une piquette infâme qu'elle lui resservait sitôt son verre vide. Que c'est que du bon, du naturel – le bio n’était pas encore à la mode - c'est un cousin qui le fait.

Victor l'avait aidée à débarrasser les assiettes, et entre deux rires, elles nous avaient crié de la cuisine. Ne vous impatientez pas, hé, ça vient.

La panique avait gagné chéri. Attends, c'est quoi qui vient ?

C'était la purée et les bifstek.

Je mange là trois jours et c'est toi qu'es veuve qu'il m'avait dit, désespéré. Il avait déclaré forfait, lui avait expliqué : je vous jure, je pourrai pas. Claire avait remis le bisftek au frigo. « Ca me surprend pas que vous soyez le vrai stoquefiche, si vous mangez pas ». Le stoquefiche, c’est la morue séchée, et la morue, on lui voit les os, d’où l’amalgame. Comment ce mot  – le stockfish – a-t-il été intégré au folklore provençal (c’est un terme qu’on n’utilise pas ailleurs à ma connaissance), c’est un mystère, d’autant qu’il ne désigne, le plus souvent, pas la morue mais bien les maigrichons.

On était partis faire la sieste, dans la chambre qu'elle nous avait préparée et qui lui servait d'annexe à son entrepôt d’antiquités diverses, sur lit équipé de quatre matelas superposés, de largeur inégale, qu'on lui avait donnés, que les gens maintenant ils te jettent n'importe quoi.

Dans son idée, ça devait assurer à nos galipettes un confort digne des mille et une nuits. En pratique, il fallait une échelle pour se jucher sur le tas, qui glissait sitôt que nous faisions un mouvement. Et puis franchement, après des repas pareils, on se sent un peu juste pour une partie de jambes en l'air. On avait roupillé jusqu'à sept heures. Pile poil pour se mettre à table.

Au bout de quelques jours, on avait pris le rythme, on allait faire un tour à la plage le matin, on dormait tout l'après-midi. La première fois qu'elle nous avait vus partir, nos serviettes à la main, Claire nous avait mis en garde, exactement comme si nous avions dix ans. Antantion où vous allez nager qué ? Que la plage juste après le virage, il faut pas s'y baigner, à côse du tourbillon !

La côte méditerranéenne, entre Cassis et Toulon, recèle décidément une quantité formidable de tourbillons dangereux. Celui-là lui faisait tellement peur qu'elle nous répétait tous les jours sa mise en garde. Elle aurait aussi bien pu nous prévenir que chez elle, il n'y avait pas de salle de bains, et que mieux valait se doucher à la plage. Nous l'avions découvert au retour de notre premier bain. Il fallait se laver dans une bassine, dans la cuisine. Mais y'avait des chiottes avec l'eau courante tout neufs. Elle avait adopté, l'année précédente, ce must du confort moderne. Le syndrome de Grace Kelly...

Cette maisonnette carrée de trois pièces entourée d’une vaste cour de cailloux, je l’apprendrais en consultant, après la mort de Claire et celle de Victor, les tables de recensement du début du siècle, c’était celle où son père s’était installé à son arrivée d’Italie. Il avait dû finir par en devenir propriétaire, puisque sa fille en avait hérité et, 80 ans plus tard, l’habitait toujours. Elle n’y avait apporté que de minimes transformations, une chambre gagnée sur l’espace de la cuisine qui n’avait toujours pas d’autre ouverture sur l’extérieur qu’un minuscule soupirail, des toilettes modernes dans l’entrée. Un jour que l’eau fuyait sous l’évier, Jules, appelé à la rescousse, s’était rendu compte que « la pile » recevait l’eau par le truchement d’un tuyau d’arrosage branché à un robinet extérieur. Il avait coupé le morceau de tuyau abîmé, resserré le « teteu » (ce mot-là, savoyard, désigne n’importe quel bitoniau qui se clipse ou se visse pour faire tenir un assemblage), et Claire avait pu continuer à profiter de l’eau courante. Pas tout à fait le même modèle de plomberie qu’à Monaco, mais le résultat était le même, moins l’eau chaude, qu’il fallait puiser avec parcimonie dans la bouilloire qui frémissait sur le fourneau.

Le soir, après manger, elle nous faisait visiter les environs. Elle et Victor se serraient sur le siège avant, je m'installais derrière, et Jules allait où elles disaient.

Philippe (elles ne l’appelaient par son prénom qu’en s’adressant directement à lui), je vais vous mener à la marina, que le soir, c'est féérique.

Jules, sans broncher, trimballait les deux vieilles et debout sur le ponton de bois, s'extasiait de bon cœur.

Je vous l'avais pas dit, Philippe, que c'est féérique ? Demain, je vous mènerai au fort.

Il fallait se garer quelques centaines de mètres en contrebas du fort, qu'après, c'est interdit, et grimper la route. Ca grimpait raide, et on avait du mal à suivre Claire qui dans son enthousiasme courait devant en gémissant sur ses douleurs de dos. Ha, ça me lance petite, que je peux plus marcher. Du Fort, on voyait tous les environs, et la mer noire de nuit au-delà des rives. Elle nous avait menés sur la tombe du Pauvre Crispin, son premier mari, enterré là – un hommage posthume à son œuvre d’ingénieur, qui avait œuvré à l’irrigation des terres de la région, et à ses activités de résistant pendant la guerre. Le pauvre Crispin, pour elle, n’était que le vieux mari qu’elle avait épousé par dépit. Des recherches plus poussées m’ont montré que le monsieur avait une envergure qu’elle ne lui soupçonnait pas. Socialiste SFIO depuis 1918, libre-penseur (ses trois enfants n’avaient pas reçu de sacrements religieux), ingénieur spécialisé dans le transport aérien, géomètre expert, Franc-maçon, membre de la ligue des droits de l’homme, il s’était intéressé de près au problème de l’irrigation dans le Var, oeuvrant au développement du réseau. Militant sur tous les fronts de gauche, il avait, comme Maire du village, imposé la gratuité des fournitures scolaires, créé une coopérative vinicole, poussé à l’électrification des campagnes. Marxiste, humaniste, il s’était opposé au Front Populaire, convaincu que cette simple alliance politique retardait l’union totale du Prolétariat à laquelle il consacrait une bonne partie de son temps. Pour Claire, Antoine Crispin était un brave homme, honnête, mais le souvenir de son marin italien l’avait empêché de discerner toute l’envergure de celui auquel elle s’était unie par dépit – et qui probablement ne s’était jamais donné la peine de l’associer à ses démarches, ni d’ouvrir l’esprit de cette fille d’immigrés italiens qu’il avait épousée pour qu’elle tienne son intérieur. Elle ne savait même pas qu’il avait été l’un des premiers joueurs de l’équipe de rugby de Toulon, en 1899. Mais en 1944, année de leur mariage, à soixante-quatre ans, il ne devait plus porter très haut les couleurs du rugby. Sur le médaillon qui orne sa tombe, on voit un maigrichon barbichu à monocle qui évoque plus l’austère intellectuel au col amidonné du 19ème siècle que Walter Spanghero. On a autant de mal à l’imaginer en maillot que lorsqu’on contemple le portrait du Révérend Père Webb Ellis, fondateur du rugby. La vieillesse est cruelle.

Quand elle n'avait pas décidé de nous trimballer dans les environs, elle sortait de ses tiroirs d’invraisemblables piles de cartes postales qu'il nous fallait regarder de près en buvant force liqueurs et en l'écoutant raconter ses voyages. C'était une passion qu'elle avait partagée avec son second époux, son Pauvre Marcel, l'amour de sa vie. Elle nous répétait, une fois de plus, leur histoire. Leur rêve, c'était d'aller en Corse. Alors Claire, en douce, avait économisé de quoi acheter un premier billet, qu'elle avait planqué, et enfin un deuxième. Elle voulait lui faire la surprise. Mais le soir où elle avait prévu de la lui faire, sa surprise, Marcel l'avait devancée. Il a fait un infractus, et il m'est mort. Du coup, la Corse, je la verrai jamais, parce que sans lui, je veux pas y aller. Et du tiroir, elle sort les deux billets pour Calvi, jaunis par le temps, elle les pose sur la table et les lisse du plat de la main. Ils sont tout mouillés de grosses larmes.

De temps en temps, quand même, elles nous lâchaient le soir, et on s'en allait tous les deux boire une bière en ville. Six Fours n'était plus un village que pour les vieux. Quand j'allais avec Claire faire le marché ou chercher les sardines qu’elle avait réservées (mais des belles, qué ?) nous nous arrêtions sans cesse pour saluer l'un ou l'autre vieillard qui me pinçait sauvagement la joue quand il apprenait que j'étais la petite de Victor. Le poissonnier lui avait mis de côté les sardines. « Regarde bien, petite, tu le sais quand elles sont bien fraîches parce que tu peux leur toucher la queue avec la tête. Quand elles sont raides, il faut pas les acheter, qu’elles sont juste bonnes pour les estivans.

Pour ça au moins, les provençaux et les savoyards sont pareils. Les estivans, en Haute-Savoie, portent le nom de doryphores, ou doris, sans doute parce qu’ils arborent la même trogne rougie que le nuisible avec lequel ils partagent un goût immodéré des patates nourricières.

Le soir, donc, Jules et moi allions boire une bière ou deux, et on rentrait sans faire de bruit. Claire et Victor, couchées dans le même lit, ne dormaient pas. Elles jacassaient sous le crucifix et le rameau d’olivier cloués au mur, commentant le dernier épisode de Dallas. Que tu te rends compte, cette garce. Elle l'attendait derrière la porte pour l'estourbir...

Je passais par leur chambre pour leur souhaiter bonne nuit.

Petite, tu as bien fermé la porte ?

Oui, t'inquiète pas.

C'est que tu sais, on lit de ces choses maintenant. Tu vois pas que des jeunes rentrent pour nous violer ?

Je remarque que cette perspective ne semble pas les inquiéter outre mesure.

C'est que tu comprends, nous autres, ça fait déjà quelques temps que nous nous la grattons avec une carotte...

Elles se tiennent le ventre tellement elles rigolent. Les temps sont loin, je vois, où Victor s’offusquait que Rose me parle « des choses de la vie. »

Elle a eu du mal à admettre que, comme ma grand-mère dévergondée, je partage la vie d’un homme – fût-il une copie de Jésus-Christ- sans passer par la case mariage. Mais elle s’est fait une raison, et maintenant que je connais ces choses, elle en parle plus librement devant moi.

Maintenant qu’elles sont vieilles et libres, elles passent tout leur temps ensemble, l’hiver dans le midi, l’été en Haute Savoie. Elles peuvent tenir à trois dans le lit de Victor, et ne se privent pas de vivre une deuxième jeunesse. Le fils de l’une ou l’autre les « monte », elles rentrent ensemble par le train de nuit qui rallie Chamonix à Nice. Leur seule crainte, c’est de ne pas se réveiller à temps à Toulon, et bien sûr, cela va arriver une fois. Le contrôleur, auquel elles ont pourtant, par sécurité, répété plusieurs fois de les réveiller un peu avant pour qu’elles aient le temps de se préparer va les oublier, et elles ne se réveilleront qu’à Nice. Le fils de Léon en sera quitte pour aller les chercher là-bas.

Quand elles sont chez nous, elles partagent leur temps entre le jardin, le poulailler, et les carrés. Elles s’installent en cercle au salon, avec au centre un grand sac rempli de rataillons de laine, et elles font au crochet des carrés multicolores qu’elles assemblent ensuite pour bâtir des couvertures, des plaids, d’immondes débardeurs et même un bonnet noué sous le menton  que longtemps j’ai dû, la mort dans l’âme, porter pour aller au collège[1]. C’est pour elles l’occasion de ne rien faire sans en avoir l’air, une façon comme une autre de faire leur Grace Kelly en poursuivant des conversations sans queue ni tête, toujours les mêmes, sur le monde comme il va maintenant, qu’il faut le voir pour le croire.



[1] Dans les années 90, alors que j’étais enseignante, j’ai trouvé dans ma classe une de mes élèves en larmes. Les autres filles s’étaient moquées du gilet tricoté à la main et copieusement rebrodé de perroquets que sa mère l’obligeait à porter. J’ai infligé à ces merdeuses la punition à laquelle elles avaient trop longtemps échappé.

Posté par Marie Fox à 07:23 - Le monde de Victor - Commentaires [0] - Permalien [#]

piedmarie3


mardi 26 mai 2015

Le Monde de Victor - 8

J’aimais quand Pépé me racontait la guerre, mais j’aimais encore plus l’entendre chanter l’Internationale quand on partait se promener. Je comprenais pas tout, mais je marchais plus vite. Et lui savait chanter comme personne. Le béret basque vissé sur sa gueule fendue par une cicatrice qui allait de la lèvre à l’oreille, il pouvait chanter pendant des heures les tubes de Maurice Chevalier, les « Ma pomme c’est moaaaa » et les « Monte là-dessus, et tu verras Montmartre. »

Assise sur ses genoux, toute petite, je lui avais demandé ce qu’il avait à la joue. Cette barre violacée, enfoncée dans la peau. Il m’avait expliqué qu’il avait ri une fois si fort que sa joue avait explosé. Encore maintenant, il m’arrive de me tenir les joues quand je ris – l’enfance est impressionnable. La vérité était moins poétique. Il était tombé d’un toit sur lequel il travaillait, avait traversé la verrière d’un Monoprix en contrebas, et atterri dans le rayon laine, le corps lacéré de coupures.

C’est lui qui m’a appris, avec maman, à jouer à la belote. C’était chez eux un véritable vice, poli, élaboré, structuré, entouré d’un inamovible folklore. Pépé n’avait aucune chance. Ils jouaient avec les annonces, et là, personne n’avait la moindre chance contre maman. Sans compter qu’elle était, en plus du bol, une joueuse hors pair.

Dès qu’elle prenait les cartes en main pour donner, il tapait du poing sous la table, pour « faire monter ». Et souvent ça montait, mais jamais plus haut que ses annonces à elle. Il avait, pour chaque coup, pour chaque couleur jouée, un calembour ou un dicton tout prêts.

« Qui gagne au début perd à la fin, c’est écrit sur la queue du lapin. »

« Cœur, qui n’en n’a pas n’en meurt. »

« Pique, ma fille, tu seras mon gendre. »

« Et un trèfle noir. »

Le trèfle rouge, je l’ai cherché longtemps.

Maman le ratatinait soirée après soirée. Il en devenait fou, trépignait, balançait au sol son béret, jetait ses cartes. Il y revenait quand même. Ils s’installaient sur la table du salon, avec un panier de raisin, de nougat ou d’amandes selon la saison, et ils jouaient la moitié de la nuit. Il partait se coucher en jurant « Je joue plus avec toi, t’es pas du Front Populaire. »

*

 

Pépé et Mémé Dédé venaient quelquefois nous voir ensemble en Haute-Savoie, mais le plus souvent ils venaient chacun leur tour. Ils ne pouvaient se passer l’un de l’autre, mais ils ne se supportaient pas. La première fois que je suis allée en vacances chez eux toute seule, à Aix, j’avais quatorze ou quinze ans, et j’avais découvert, hilare, leurs disputes quotidiennes réglées comme du papier à musique.

Mémé n’est pas très adepte du ménage, et s’accommode fort bien des flaques de pisse de ses deux chats, de la poussière ou des affaires qui traînent. Il faut bien dire qu’elle n’y voit rien, et qu’elle persiste, malgré les objurgations de ses enfants, à refuser de porter des lunettes. Elle prétend que ça ne change rien et tous sont persuadés qu’elle préfère les emmerder dix fois par jour à se faire lire ceci ou cela plutôt que de renoncer à sa coquetterie. Je sais aujourd’hui qu’il n’en était rien. Elle souffrait d’un kératocône, maladie génétique qu’on ne savait pas détecter alors, et qu’elle a transmis à l’un de mes fils. Elle n’y voit rien, donc, sauf quand elle regarde de très près, et c’est sûrement pour ça qu’elle partage ses journées entre la couture et le tirage de cartes. Elle excelle dans l’un et l’autre, même si je n’ai jamais tout à fait cru à ses capacités de voyante. Les seules choses que, par conséquent, elle range soigneusement, ce sont ses cartes et son dé à coudre, qu’elle remet dans le même tiroir tous les jours en rangeant son ouvrage. Mais tous les jours, Pépé pique son dé dans le tiroir et le pose ailleurs, comme ça, juste pour l’emmerder. Le dialogue et l’engueulade qui s’ensuivent sont immuables.

-   Dédé, tu as pas vu mon dé à coudre ?

-   Pourquoi je l’aurais vu ? Si tu le rangeais, tu le trouverais.

-   Mais justement, je le range tous les jours, et jamais je le retrouve où je l’ai rangé. Alors comme ici y’a que toi et moi…

-   Bon, ça va encore être de ma faute. Puisque c’est comme ça, je m’en vais faire mon tiercé.

Et pépé partait en mobylette faire son tiercé, la laissant chercher le dé à coudre en parlant à ses chats et à la tortue, reléguée sur le balcon. Elle en était tombée une fois, une chute de trois étages, et Rose lui avait rafistolé la carapace au scotch industriel, ça avait marché, contre toute attente. Rose était l’excentricité incarnée. Son sens de l’élégance était fait de couleurs vives assorties selon une esthétique toute personnelle qui privilégiait les alliances de violets et de jaunes, ses cheveux raides encadraient une bouche à la Mick Jagger largement tartinée de rouge baiser, au-dessus de son lit trônait un squelette humain fluorescent et devant la baie vitrée du salon, baignant dans le soleil, trois immenses pieds de cannabis distillaient leur odeur douceâtre. Elle avait dû trouver les graines dans les chambres de ses fils, les avait plantées, et était très fière de son jardin intérieur.

Une fin d’après-midi de septembre, alors qu’avec maman nous revenions du lycée où elle était venue me chercher, nous avions doublé, dans la côte raide qui menait chez nous, un type en mobylette avec une valise sur le porte-bagages. Maman avait éclaté de rire. « Tu as vu, le vieux sur la mobylette, il ressemblait comme deux gouttes d’eau à ton grand père. »

Pépé en mobylette à cinq cent kilomètres d’Aix, c’était peu probable. Aussi avions nous été stupéfaites quand, une heure plus tard, il avait poussé la porte, sa valise à la main. »

-   J’ai quitté ta mère, avait-il déclaré, théâtral, à maman.

La première surprise passée, et après avoir vérifié d’un coup d’œil qu’il était bien arrivé en mobylette, maman l’avait délesté de sa valise.

-   Mais enfin, qu’est-ce qu’il s’est passé ?

-   Elle m’a déchiré mes tickets de tiercé, trois mille francs, voilà ce qu’il s’est passé.

Maman, le soir même, avait téléphoné à la voisine à Aix pour parler à sa mère. Elle lui avait déchiré ses tickets de tiercé gagnant après l’avoir pris sur le fait en train de lui planquer le dé à coudre. « Les couillons m’ont viré, si il est pas content, tu as qu’à le garder. »

Le garder, ça faisait pas tellement les affaires de maman, qui avait déjà sa belle-mère à domicile depuis quinze ans. Elle l’avait calmé doucement, et quinze jours plus tard, il avait repris, avec sa mobylette, le chemin du domicile non conjugal, en pédalant dans les côtes, et en pestant toujours à cause des trois mille francs de gains qu’il n’encaisserait jamais.

Curieusement, ces deux-là, quand ils s’engueulaient, restaient dans les limites d’un vocabulaire décent. Alors que dans la famille de Victor, il n’était pas rare qu’on se traitât, lors d’une querelle, de destrussi, de bordille, qu’on se menace d’un pastisson, qu’on déclare l’autre bon pour le 54 (le numéro du tram qui dessert l’asile) ou même, dans les jours faste, qu’on l’envoie se faire sucer les yeux par les gôbis. C’était pour nous, les enfants, l’apothéose d’une engueulade.

*

 

Il n’y a qu’à Noël, donc, qu’on soit sûr de les voir ensemble. Que la fête se déroule chez la sœur de maman ou chez nous, c’est toujours un temps fort. Nous faisions la route, ou ils venaient chez nous. Tout le monde rappliquait, et une semaine durant, on s’entassait à vingt, empilés dans des sacs de couchages disséminés dans la maison. Seule Victor gardait sa chambre et son grand lit. J’adorais ça. Les cousins étaient là (nous étions donc neuf mômes), la sœur de maman et son mari, mes deux oncles, à peine plus vieux que nous d’une dizaine d’années, mes grands-mères, pépé, et quand nous avons atteint l’adolescence, souvent deux ou trois copains qui se trouvaient mieux là qu’ailleurs.

Qu’on soit en Haute-Savoie ne changeait rien au fait que Noël était provençal. Il y fallait les formes. Les nappes blanches, l’assiette du pauvre, qu’on met pour l’étranger de passage, la crèche, les treize desserts, l’huile dans le feu et le minuit chrétien. Cette fête, qui symbolise pour chacun le pardon et la rédemption, était chez nous le point culminant de la guerre de religion qui se poursuivait depuis toujours entre les protestants et les catholiques qui se partageaient la table.

Maman commençait à préparer la fête dès le 13 décembre. Nous installions ce jour-là, date d’anniversaire de ma sœur, le sapin qui ne quitterait le salon, maigre et désargenté, que le 13 janvier, jour de mon anniversaire à moi. C’était une façon de boucler la boucle de nos ans, elle avec une renaissance, moi avec un enterrement. C’est le triste lot des aînés.

Le dimanche suivant, nous installions la crèche, sur un buffet de deux mètres de long. Elle tenait toute la place. Maman était artiste, capable de faire surgir, par la magie de ses doigts des nœuds d’organdi d’un morceau de ficelle, ou presque. Elle dressait les montagnes, bocaux recouverts de papier, coulait une rivière et un lac d’alu ménager, posait partout les branches et la mousse que nous avions cueillies, les saupoudrait de farine – elle n’avait pas oublié l’année où sa mère, à court de farine, avait recouvert les santons de sel pour figurer la neige. Ils en étaient ressortis poreux et sans couleurs – puis nous passions à l’étape cruciale. Le village et les santons. Des mas provençaux façonnés par ses frères dans de la glaise, décorés tuile à tuile de toits rouges, une église, un puits. Nous choisissions leur emplacement de l’année. Dans les champs à l’entrée du village, un troupeau de moutons au nombre de pattes variable selon leur âge paissait sous l’égide d’un berger. Venaient ensuite un fifre et un tambourin qui se réjouissaient de la nouvelle que chacun répétait. Un messie nous est né. Le maire, en costume bleu, accueillait le curé, le rémouleur, la marchande d’ail, tout un peuple de prolétaires à l’allure républicaine, le meunier en bonnet phrygien, un conglomérat d’anachronismes.

Nous n’en avions cure. J’avais, en tant qu’aînée, le privilège de poser le dernier santon, mon préféré, Lou Ravi, les bras aux cieux, en chemise rouge et chausses noires, s’esbaudissant de la nativité. Je le mettais en hauteur, sur la montagne, à l’aplomb de la grotte qui abritait la Vierge. Nous ne rajouterions Jésus que le soir de Noël, et les rois mages bien après le départ des cousins.

Quand mémé dédé arrivait, j’avais droit à la leçon de bible. Elle avait eu du mal à accepter que nous soyons « élevés » dans la foi catholique. J’emploie les guillemets à dessein, tant il me surprendrait de découvrir que mon éducation religieuse m’ait, en quelque manière « élevée ».

Pour elle j’étais officiellement catholique, baptisée, du côté de l’Inquisition. Elle se faisait un devoir de me rapprocher de la vraie foi. Celle de Calvin. Sa Kronenbourg à la main, elle me désignait les personnages de la crèche, me racontait leur rôle, parlait des Catholiques comme pépé des Anglais, et invariablement isolait Marie-Madeleine à l’endroit le plus obscur de la crèche. Elle, la pécheresse incarnée… Mais il ne m’appartenait pas, à moi, de lui jeter la première bière, et puis elle avait une sainte horreur des calembours.

Celle qui, finalement, n’a jamais entrepris de me rallier à sa cause en matière religieuse, c’était Victor, à la foi tiédasse, qui m’appelait Antéchrist quand je lui avais trop cassé les nèfles.

Elle passait les journées qui précédaient Noël dans la cuisine, à préparer le repas du réveillon. Les dindes, les raviolis, oreillettes, pompes à l’huile, les farces et les légumes. Ça sentait là-dedans comme une orgie romaine.

Le soir du 24, on sortait la vaisselle. Un service de porcelaine blanche à filet d’or, on ramenait des bancs, des chaises, et chacun se casait comme il pouvait autour des tables jointes. On ne s’entendait plus, mais on savait par cœur.

Vous les catholiques…

Qu’est-ce que tu lui expliques, ça sert à rien, il est pas du Front Populaire…

Ho bordille, la cuisse, je me la suis réservée…

 

Et puis à minuit, l’heure du Christ, le silence se faisait, et chacun se rangeait devant le buffet de la crèche, sauf Victor, qui retournait à la cuisine. C’est qu’il était l’heure de la suprématie annuelle de Mémé Dédé, qui guidait son clan vers la lumière, et Victor n’y aurait assisté pour rien au monde.

De sa main longue, Rose, solennelle, allumait les bougies de la crèche, et tous en cœur, sous son regard sévère, nous récitions le Notre Père. Puis, seule, elle chantait le Minuit Chrétien. C’était atroce. Sa voix, aussi puissante que fausse, entonnait ce cantique comme une vengeance, un chant de guerre, me donnant presque envie de murmurer un « Montjoie Saint Denis » plutôt que de « courber le front devant le Rédempteur ».

Le jour où j’ai entendu Tracy Chapman chanter cet hymne, j’ai eu du mal à le reconnaître, tant il était doux.

 

C’était le moment des cadeaux. Maman s’installait devant la pile, et faisait la distribution de pulls faits main (elle avait été championne de France de tricot), de livres, de puzzles, de liqueurs de menthe et chocolats maison. On buvait les liqueurs, on pillait les desserts, jusqu’au moment où l’un des adultes se disait qu’il faudrait peut-être songer à se coucher. C’était la véritable fin de l’année, bien plus que le dernier jour de décembre.

A l’an que ven ! si sian pas maï, que siguen pas men. J’ai longtemps cru que c’était une formule magique. L’âge adulte se chargerait de m’enseigner ce qu’est un vœu pieux.

Pour le moment, je touchais aux rives de l’adolescence, et les soirs de réveillon, les adultes partaient maintenant se coucher avant nous. Jean, mon cousin, sortait la guitare – il serait plus juste de dire qu’il se l’était clouée sur le ventre – nous nous installions tous en tas près de la cheminée, et les nuits ne finissaient pas, blanches de neige et d’étoiles de cristal dans la maison isolée, au pied de la montagne.

 

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piedmarie3

lundi 25 mai 2015

Le Monde de Victor - 7

La famille de maman, elle est bien plus compliquée que celle de Victor. D’abord mes grands-parents de ce côté-là sont, selon les termes de Victor, « à la colle ». Ça signifie qu’ils ne sont pas mariés, et c’est très mal. En plus de ça, Pépé n’est pas mon grand-père, et maman a, outre sa sœur, trois frères issus de deux pères différents. Curieusement, j’ai compris bien plus vite les liens de parenté de cette famille-là, compliquée mais restreinte, que ceux qui unissent Victor à sa cohorte de sœurs, tantes et petits neveux.

 

La mère de maman s’appelle Rose, mais pour nous tous, elle est mémé Dédé, et son « mari » répond au nom de pépé Dédé. Un mystère de plus, puisqu’il s’appelle Paul. Mémé Dédé n’est pas une grand-mère comme les autres, qui ressemblent à des Mère Denis. Elle est mince, très maquillée, avec du rouge et du bleu qui débordent parce qu’elle n’y voit rien, et toujours habillée de couleurs vives qui tranchent avec les tabliers bleu-fleuri de Victor. Elle se coiffe, aussi, alors que Victor se contente d’un débroussaillage sommaire. Et puis, elle fume sans arrêt, des Celtiques épaisses et qui puent, et elle boit de la bière. Beaucoup. Et ses parents à elle ne sont pas venus d’Italie. Ce sont, du côté de son père, des marseillais de Marseille sur au moins dix générations. Des sang du sang. Peut-être qu’ils veulent dire 100%, mais à cause de mes perturbations d’accent, je ne le saurai jamais. Le g, à peine audible, mais bien présent à la fin de certains mots, restera longtemps comme une turbulence dans mes dictées, au point que mes maîtres savoyards finiront par ne plus le compter comme une faute d’orthographe, acceptant de bonne grâce que j’écrive « c’est loing ». La mère de Mémé Dédé, que je n’ai vue qu’une fois lorsque j’avais quatre ans, et qui est morte à la même époque qu’Antoine, venait, elle, d’une famille protestante Cévenole, paysans austères marqués au fer des martyrs.

 

C’est maman qui m’a raconté l’histoire de sa grand-mère Félicie, qu’elle n’aimait pas. « Elle était méchante. » Après avoir entendu d’autres voix j’ai conclu que Félicie était vraisemblablement plus dure que méchante. Née en 1886, elle avait épousé, à vingt et un ans, un Gabriel dont les yeux fendus et le sourire ont jusqu’à aujourd’hui su traverser les générations. Ils avaient eu un premier garçon, qu’elle avait enterré le jour même où elle donnait naissance au second. Ça aurait suffi, selon nos critères modernes, à lui donner le regard farouche qu’elle affichait encore quand, lorsque j’avais quatre ans, je l’avais vue pour la dernière fois. Une femme imposante, couronnée de cheveux blancs, assise dans un fauteuil roulant. Diabétique, on avait dû l’amputer d’une jambe, et l’espace vide sous sa chemise de nuit m’avait hypnotisée. Ce second garçon, elle l’avait enterré aussi, la semaine même où elle avait donné naissance à Rose. Rien d’exceptionnel à cela dans une ville régulièrement dévastée à l’époque par des épidémies de typhus et de choléra. A Marseille, l’espérance de vie moyenne était alors de trente-deux ans, et nombreuses sont les familles qui enterraient, certaines années noires, un enfant par mois. Félicie avait mis au monde encore deux garçons, et s’employait à apprivoiser son malheur à grands coups de prières et de résignation, comme seuls savent le faire les calvinistes. La grande guerre était arrivée, et Marius était parti au front. Il avait eu de la chance, en était revenu indemne, physiquement, mais il n’était plus le même. Il passait de longues heures au bistro, laissant à Félicie le soin de subvenir à leurs besoins. Elle était, avant la guerre, modiste, travaillant dans une boutique de Marseille à la confection de chapeaux de dames. Avec la guerre, elle avait dû changer de voie, et s’était embauchée, comme bien d’autres femmes, dans une usine d’armement où elle fabriquait des têtes d’obus. Dès 1919, elle était retournée, sans transition, à ses bibis. Mais Marius, un soir, lui avait annoncé qu’il s’en était trouvé une autre, et qu’il partait vivre avec elle en emportant ses deux garçons. Félicie gardait Rose, dont son père n’avait que faire.

Quelques mois plus tard, elle avait rencontré Sauveur, qui tenait un bordel au Panier. Elle s’était accommodée de son activité, et pour lui donner un coup de main, était partie travailler avec lui. Elle avait tenu la caisse, sans plus d’états d’âme que si c’eut été celle d’une boulangerie, jusqu’au jour où un garçon de vingt-trois ans avait passé la porte. Un autre Marius. Ils s’étaient mis à discuter, et quelques semaines plus tard, elle laissait Sauveur à son claque et partait s’installer avec Marius. Il était tuberculeux, et elle avait vingt ans de plus que lui, mais l’amour, sans doute, les avait aveuglés tous les deux. Elle avait trouvé du travail chez un boyaudeur qui lui avait appris le métier. Deux ans plus tard, elle avait monté sa propre boutique, emportant avec elle la clientèle de son patron. Mais Marius toussait de plus en plus, et le médecin avait confié à Félicie qu’à moins de l’emmener vivre à la campagne et au bon air, il n’avait guère de chances de vivre bien longtemps. Félicie avait chargé ses meubles sur le tramway, et ils étaient partis s’installer du côté d’Aix, à Luynes, au pied du vieux château. Pas question, dans ce coin perdu, d’ouvrir une boutique. Elle s’était faite boyaudeuse itinérante, allant dans tous les villages de la région, jusqu’à Gap, livrer la marchandise qu’elle fabriquait chez elle. Marius et Rose avaient appris le métier, et assuraient la fabrication maison des andouillettes et des saucisses pendant qu’elle voyageait en bus, chargée de ses paniers. Elle avait pourtant, depuis 1912, son certificat de capacité à la conduite des véhicules automobiles, mais n’avait jamais eu assez d’argent pour s’en acheter un. Elle avait traversé comme ça la deuxième guerre de son existence.

Rose s’était mariée, avait eu deux filles juste avant la guerre, ma tante et ma mère, et puis un jour son mari était parti chercher à Marseille des cigarettes qu’il n’avait jamais ramenées. Arrivé sur le vieux port, il s’était embarqué pour la Réunion.

Félicie n’avait arrêté de travailler qu’à soixante-dix ans passés. Marius, qui en avait presque cinquante, appréciait de trouver – enfin-  sa dulcinée à la maison quand il rentrait d’une promenade. Ils avaient fini par se marier, en 1951, pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à ce que Félicie succombe à l’amputation de sa seconde jambe. C’était en Février 1967, le mois de la mort d’Antoine, quelques jours après que mes oncles me propulsent, sur des patins à roulettes, dans les cactus de la terrasse.

Rose, Mémé Dédé, était, elle à l’hôpital avec une pneumonie, et n’avait pas pu aller voir sa mère. Maman avait géré tout ça, et accueilli en plus ses demi-frères, plus âgés que moi d’une dizaine d’années, à la maison.

Mémé Dédé, donc, avait grandi à la campagne, entre une mère qui n’obéissant qu’à Dieu et son jugement propre, l’avait pétrie d’indépendance et d’immuables principes, et un beau-père plus âgé qu’elle d’à peine quinze ans. Comme toutes les filles de son âge, elle avait fréquenté les bals, de Marseille à Toulon, et avait épousé à dix-huit ans un journalier italien. Ma tante était née, puis ma mère, tout juste un an avant la guerre. L’Italien était parti si vite que ses filles n’auraient pas le temps de le connaître. Rose avait pris avec philosophie, et un certain soulagement, la nouvelle que son mari ne rentrerait pas. Elle n’avait plus jamais entendu parler de lui, sauf le jour où elle avait signé les papiers du divorce.

Enveloppée dans son manteau en peau de lapin, noyée dans la fumée de sa Celtique, elle me raconte ça dans la cuisine pendant que je casse des œufs pour Victor.

« J’allais pas me plaindre, il me faisait un enfant par mois, et il fallait que je me fasse un avortement tous les mois. »

Victor, qui épluche les légumes à côté de nous, a un hoquet.

« Mais dites, vous parlez à une petite de douze ans ! »

Mémé Dédé, dédaigneuse, la toise. « Et vous attendez qu’elle soit enceinte, pour lui en parler, vous ? »

Victor s’étrangle, mais se tait. Depuis toujours, Rose cherche avec elle le conflit, et Victor s’applique à l’éviter. Elles se détestent, je le vois bien. Tout le monde le voit. C’était inévitable, sans doute, tant elles sont différentes. L’une est une catholique molle, l’autre une intégriste calviniste. Victor respecte avant tout les convenances, Rose l’intelligence et l’audace.

Les avortements, je sais bien ce que c’est. On est en 1975, et à la télévision, on en parle beaucoup. Je suis farouchement opposée, comme maman et Victor, à ce qu’on puisse décider de mettre un terme à l’existence d’un enfant à venir. Mais Rose a décidé de mettre les pieds dans le plat. Elle attaque Victor de front.

« Mais vous savez ce que c’est vous, de se vider de son sang sur la table de la cuisine en se perforant l’utérus avec des aiguilles à tricoter ? Moi j’ai failli y laisser ma peau. Deux fois. Et j’ai eu de la chance, parce que des avortements, j’ai dû m’en faire six. Et si je les avais pas faits, ces enfants, ils seraient morts de faim parce que c’est tout juste si j’avais de quoi faire manger les deux premières. J’espère bien que tous ces imbéciles finiront par la voter, cette loi. »

Son argument, que je n’ai jamais entendu jusque-là, m’ébranle sérieusement. Je n’avais, auparavant, entendu parler que de décision de confort égoïste. C’est sûr, Rose a la vue plus longue, et les dents plus acérées que Victor.

Quand la guerre est arrivée, elle a continué à aider Marius à faire à la maison les saucisses que vendait Félicie, mais ça ne suffisait pas à les faire vivre tous. Elle avait déposé ses deux filles à l’orphelinat d’Aix, où les nonnes les avaient accueillies, graines d’hérétiques, par charité chrétienne, et s’était embauchée aux abattoirs.

De ses années d’orphelinat, ma mère garderait la haine des courges sous toutes leurs formes, et une claustrophobie sévère. Les sœurs, là-bas, l’enfermaient dans le placard à balai en la menaçant des rats quand elle refusait de manger sa portion de courge quotidienne, seule denrée disponible en hiver. Elle m’avait raconté, aussi, l’émotion qui s’était emparée du couvent tout entier lorsqu’un jour de mai, toutes les cloches d’Aix s’étaient mises à sonner ensemble, et qu’une jeune nonne avait fait irruption dans la classe. Sa coiffe avait glissé, et ses longs cheveux blonds se déroulaient jusqu’à sa taille, mais elle n’en avait cure. Elle avait levé les bras en tournoyant. « La guerre est finie ». Pour ma mère, qui avait sept ans, c’était la fin des courges, et le retour à Luynes.

Rose était venue les chercher au couvent, et les avait ramenées à la maison. Elles y avaient trouvé un petit garçon de quelques mois, leur frère, que Rose avait eu d’un soldat américain de passage. Elle ne s’était pas rendu compte assez tôt qu’elle était enceinte, elle avait dû garder celui-là, et ça lui faisait désormais trois bouches à nourrir.

Le soldat américain était reparti chez lui sans demander son reste. C’est peut-être pour cette raison que Rose massacrait délibérément tous les mots anglais. Même Washington, dans sa bouche, devenait Vachingueton.

Elle avait gardé son travail aux abattoirs, qui présentait l’avantage de lui garantir un revenu modeste, mais régulier, et de temps en temps, un seau de tripes ou de bas morceaux.

Si Victor avait vécu sans luxe, du moins avait-elle toujours eu de quoi se nourrir. Rose avait eu moins de chance. Elle était trop honnête pour voler, trop orgueilleuse pour demander. Heureusement, elle était soutenue par une confiance sans faille dans Le Seigneur, qui pourvoirait à ses besoins -s’il n’était pas dans son intention de la laisser crever de faim.

A Luynes, vers la fin des années 40, la camionnette du boulanger faisait, une fois par semaine, le tour des maisons. Rose, plutôt que de subir l’humiliation de lui avouer qu’elle n’avait pas d’argent, avait préféré fermer portes et volets pour lui faire croire qu’ils étaient absents. Il avait klaxonné, attendu, et puis il était reparti. Rose avait alors envoyé les enfants chercher des pissenlits, ou des épinards sauvages pour leur faire une soupe. Ils étaient partis tous les trois, et à dix mètres à peine de la maison, ils avaient trouvé une énorme miche posée au beau milieu du chemin. Ils l’avaient ramenée en courant à leur mère, sûrs qu’elle était tombée de la camionnette du boulanger. Rose les avait faits mettre à genoux pour remercier le seigneur. D’avoir fait rouler la miche de pain sur le chemin, ou d’avoir inspiré au boulanger un acte de charité ? Peu importait, et la vertu du boulanger, si vertu il y avait, ne pouvait venir que de Dieu.

Comment un caractère aussi fort que celui de Rose n’aurait-il pu s’endurcir encore au contact des rigueurs parpaillotes ? Le rapport des protestants à leur conscience était taillé pour elle. Elle s’estimait libre de ses actes et de ses décisions, tant que ceux-ci ne nuisaient à personne, et méprisait profondément le sens des convenances qui, disait-elle, sert de conscience aux esprits faibles. Curieusement, elle qui était dotée d’une si grande témérité intellectuelle était aussi la couardise physique incarnée. Elle n’enlevait jamais son manteau, même au mois d’août, lorsqu’elle venait en Haute-Savoie, de peur d’attraper une fluxion, ne montait dans un train que munie d’une torche électrique, d’une couverture et d’une réserve d’eau pour affronter un éventuel déraillement nocturne, ne voyageait en bateau que cramponnée à une bouée de sauvetage, fermement décidée à estourbir quiconque s’aviserait de l’en délester, et ne se risquait jamais hors d’une route goudronné par peur d’une possible entorse.

Victor, qui pouvait arpenter des heures durant les forêts les plus accidentées à la recherche de champignons, se moquait ouvertement de ses poltroneries, ce qui n’était pas pour réchauffer leurs relations.

Rose, quand elle avait fini de travailler aux abattoirs, allait, avant de rentrer chez elle, boire une bière sur le cours Mirabeau. Elle s’installait toujours à la même table, à la même heure, et le garçon lui apportait sa Kronenbourg sans qu’elle ait besoin de réclamer. Sa bière finie, elle rentrait chez elle. C’est lors de ce rituel vespéral que son attention avait été attirée par un orchestre militaire qui jouait sur le parvis de la cathédrale. Elle s’était arrêtée pour en profiter.

Il y avait là un type dont la prestance avait attiré son regard. Il était tout petit, à peine plus d’un mètre soixante, mais à le voir souffler dans son cor, on sentait qu’il avait du coffre et de l’endurance. Lui de son côté, avait bien noté l’intérêt que semblait lui porter cette splendide pépée de trente ans, mais n’osait y croire. Il s’était, tout de même - abondance de précautions ne nuit pas - hissé d’une marche pour paraître plus grand. Le concert fini, elle s’était avancée, ils avaient parlé, et elle l’avait invité à lui tenir compagnie le temps de sa bière. Deux mois plus tard, ils vivaient ensemble, Rose méprisant comme à son habitude les commentaires venimeux que suscitait sa liberté. Non, elle ne l’épousait pas, et elle ne l’épouserait jamais. Jamais plus elle ne se placerait dans une position de dépendance vis-à-vis de quiconque. Ils avaient eu un premier garçon, puis un second. Rose aurait sûrement accepté bien des vices de son compagnon, mais le jour où, ivre mort une fois de plus, il avait balancé par la fenêtre – heureusement en rez de jardin - son dernier-né, elle l’avait foutu dehors. Soit il se faisait soigner, soit il ne revenait plus. Il ne pouvait se passer d’elle. Il était parti en cure, et n’avait jamais plus bu une goutte d’alcool.

Pépé Dédé avait trois passions dans sa vie. Ma grand-mère, le tiercé, et le Front Populaire. Il s’engueulait avec Rose tous les jours, jouait au tiercé tous les dimanches, et serrait les poings chaque fois qu’on lui parlait de de Gaulle. C’est lui qui le premier m’a initiée à l’histoire de France, lors de nos promenades ensemble. Il me racontait le Front Populaire, les congés payés, les fascistes de droite et la guerre de 39, qu’il avait faite jusqu’en juin 40. Ses récits m’ont forgé une approche de l’Histoire qui n’était pas tout à fait objective, et c’est sur les bancs de l’école que j’ai découvert que les Anglais s’étaient battus aux côtés de la France pendant les deux guerres mondiales. A entendre Pépé, ça n’était pas forcément évident. « Ces saloperies d’anglais, ils ont levé l’ancre en nous laissant les allemands au cul ! Que voulais-tu qu’on fasse ? On s’est retrouvés sur le bord de la route à bouffer des rutabagas crus. Un soir, on s’est planqués, avec quelques copains, dans la grange d’un fermier sur la route. Les allemands sont arrivés pendant la nuit, et ils ont embarqué tout le monde, direction les camps de prisonniers. Tout le monde sauf moi. On était tombés, dans la grange, sur le tafia du paysan, et j’étais tellement bourré que je m’étais endormi sous la paille. Je ne me suis pas réveillé, ils ne m’ont pas vu. Après, cette saloperie de Pétain nous a vendus, et tout était dit. »

Pas tout à fait tout. Il y en avait bien eu quelques-uns pour continuer à se battre en douce, mais pas lui. Rose, par contre, n’avait pas ménagé ses efforts pour obéir à sa conscience, et n’avait pas hésité, comme bien d’autres, à risquer sa vie en planquant ses voisins juifs dans sa cave.

On a tous entendu ces histoires de résistance. Les voisins de Rose, à Luynes, étaient juifs. Un couple et un petit garçon de cinq ans. Les Allemands étaient venus dans la journée, avaient fusillé, devant leur porte, la femme et l’enfant. Rose n’avait rien pu faire pour eux. Mais sitôt les allemands repartis, elle avait enfilé sa veste, recommandé aux enfants d’être sage, et elle était partie à Aix prévenir son voisin qu’il était recherché, et qu’il ne devait pas rentrer. Il n’avait rien voulu entendre, et était revenu avec elle. Ils avaient enterré ensemble sa femme et son fils, et Rose l’avait convaincu de se planquer dans sa cave jusqu’à ce que les allemands arrêtent de le chercher. Il avait accepté.

Quand les allemands étaient revenus, ils avaient fouillé sa maison, puis celle de Rose, mais sans succès. Au moment où ils allaient repartir, Rose avait tendu la clé de la cave à l’officier. « Vous n’y êtes pas allé. » C’était gonflé, mais elle s’était dit que sans ça, ils pourraient avoir des doutes et revenir. L’officier avait hésité une seconde, regardé Rose dans les yeux, et lui avait alors rendu la clé, en lui disant que c’était inutile.

Rose a toujours été sûre que l’officier savait que son voisin se planquait là, mais qu’il n’avait pas eu le cœur de les fusiller tous une fois qu’il l’aurait découvert. « Il était comme nous tous, un brave con qui aurait préféré être chez lui avec sa femme. »

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piedmarie3

dimanche 24 mai 2015

Le Monde de Victor - 6

D’août en août, je me faufilais dans ce tourbillon de bonheur et d’insouciance, dans cette atmosphère douillette qu’elles savaient nous offrir malgré un confort tout spartiate.

Emma, l’aînée de la fratrie, était morte d’un cancer à la fin des années soixante. Les abeilles avaient choisi pour faire leur nid la tombe d’Antoine – ça avait remué Victor - comme si elles avaient su l’amour qu’il leur portait, et le monde autour d’elles changeait à toute allure presque sans les toucher.

Lorsque nous avions emménagé avec Victor et Antoine à Allauch, en 1967, Antoine avait acheté sa première télévision. Un appareil massif à l’écran bombé et minuscule, que j’avais découvert un dimanche après-midi quand, pour la première fois, il l’avait mise en route. Stupéfaite, j’avais vu, sur l’écran, des chevaux courir pendant qu’une voix agitée commentait leur parcours. Pépé, pour la première fois, perdait au tiercé en direct de Cognac Jay. Je l’avais vu se lever, tourner vers la gauche un gros bouton beige strié, et partir dans sa chambre pour faire sa sieste. Sitôt que je m’étais retrouvée seule, je m’étais approchée de cette chose incroyable, et dès que j’avais entendu les premiers ronflements s’échapper de la chambre, bien sûre de ne pas me faire prendre, j’avais tourné le bouton. Un clic s’était fait entendre, mais l’écran restait inanimé. Je tournai le bouton, jusqu’à la butée. Dans le silence de la pièce, le vacarme explosa d’un coup, avec le retour de l’image. Paniquée, tétanisée, je m’étais mise à hurler, les mains sur les oreilles, provoquant la pagaille générale dans la maison. Ce modèle primitif, doté d’un seul bouton de mise en route et de réglage du son, demandait un temps de chauffage avant de démarrer. Dans mon impatience, j’avais poussé à fond le volume. Ce fut la seule fois où je vis Antoine en colère après moi. Il y eut bien, en fait, une autre occasion, mais pas un instant il ne m’avait pensée coupable du forfait, et mes oncles, âgés de dix et douze ans, avaient trinqué à ma place. Antoine était artiste, et dessinait, au fusain, de superbes tableaux : paysages, portraits ou natures mortes, il savait tout faire. Il avait laissé un jour sur son chevalet, sur la terrasse, son œuvre en cours. Un rideau d’ifs bordant un champ où l’on voyait une paysanne courbée sur la terre. Ses arbres m’avaient paru trop maigres, et je m’étais mis en tête de lui arranger ça. J’avais le sens artistique hésitant, mais déjà assez développé pour me rendre compte, une fois barbouillée de fusain, que mes rajouts risquaient de ne pas emporter toute son adhésion. Je m’étais faufilée à la cuisine, lavé les mains en vitesse, et j’étais repartie jouer en sifflotant avec détachement comme je l’avais vu faire si souvent à mes oncles quand ils s’étaient rendus coupables de quelque forfait, comme l’introduction de couleuvres dans la baignoire, ou quand, la veille, ils m’avaient prêté leurs patins à roulettes pour me pousser plus sûrement dans les cactus qui bordaient la terrasse.

Quand Antoine était retourné à son dessin, il était entré dans une rage furieuse, coursant mes oncles dans le jardin en les traitant de bordilles. Je m’étais tue, et Antoine m’avait sans le savoir fait justice des cactus.

Quand j’ai raconté ça à Victor, sur ses vieux jours, elle s’est mise à rire. « Quand il se mettait en colère, il valait mieux se lever du mitan. » Elle m’avait raconté que son camion du marché, un jour, était tombé en panne, et le garage lui en avait prêté un, le temps de la réparation, pour qu’il puisse continuer à travailler. Le camion de remplacement, hélas, était immatriculé 75, et il était tombé en rade, lui aussi, à un feu rouge à la sortie d’un village, un samedi d’affluence estivale. Antoine bloquait toute la circulation, et les mains noires de cambouis, suant dans les vapeurs brûlantes du radiateur explosé, la manivelle à la main, tentait de remettre en route le moteur au milieu du concert de klaxons. Chaque fois qu’un automobiliste varois arrivait à passer le feu en contournant le camion, il lui lançait par la vitre baissée, Ho parisien, tu le vois pas que tu encagues tout le monde ?

Et chaque fois Antoine, excédé de l’apostrophe, coursait le chauffeur, sa manivelle à la main, viens me le dire en face, viens, que je te montre un peu si je suis parisien !

 

Le parisien, en Provence, et surtout sur les côtes, puisque c’est là qu’il gîte en été, est une véritable plaie pour l’habitant. Il conduit comme un calu, provoque des bouchons sur les routes, gâte le paysage et la tranquillité. Se faire traiter de Parisien, c’est, pour mes grands-parents, l’insulte suprême. Les provençaux sont, comme les Chinois, comme tous les autres, seuls détenteurs de l’empire du Milieu.

Les Parisiens ne sont pas forcément mauvais, mais ils sont tous couillons. Jamais mes grands-parents, et à plus forte raison mes arrière-grands parents ne se sont baignés dans la Méditerranée, jamais ils ne se sont installés l’été en plein cagnard pour prendre le soleil. L’eau de mer, c’est bon pour les poissons. Ils n’étaient pas fadas, eux. Regarde-moi ces fadas de Parisiens, pas même un chapeau ! Ils ne craignaient guère la contradiction. Un Parisien eut-il arboré un chapeau qu’ils n’auraient pu s’empêcher de se moquer. « Oh Parisian, l’as pagua lou capeou ? ». Tu l’as payé ton chapeau ?

Le cagnard, ils ne s’y installaient que quand ils étaient trop vieux pour travailler encore. Bien des Parisiens (ou des Savoyards) croient que le mot désigne l’extrême chaleur. C’est en fait le nom qu’on donne à une terrasse orientée plein sud, et qu’on n’utilise qu’en hiver, pour réchauffer les os des vieux et des convalescents.

Tout au plus, dans leur âge mûr, allaient-ils à la plage avec les générations plus jeunes, transformant pour nous ces après-midi en aventure sous haute surveillance. Même nos parents n’étaient pas exemptés des recommandations cent fois répétées. « Surtout, n’allez pas du côté de la pointe, qu’y a le tourbillon ! ». La mise en garde, c’est l’un des registres dans lesquels le provençal donne sa pleine mesure.

A peine a-t-on un pied dans l’eau : Ne va pas te néguer, hé !

Escalade-t-on les rochers : Ho caganis, ne va pas de desbaousser !

Gigotte-t-on sur une branche d’arbre : Ho bazarette, pantaille pas tant, que tu vas t’esparfonder !

Il y avait là sans doute de quoi exciter mes curiosités de lexicographie.

De retour de la plage, on se lave au jet d’eau dans le jardin. J’essaie, aussi souvent que je le peux, d’échapper à la corvée. J’aime garder sur la peau le goût du sel, que je lèche à petits coups sur mes bras en reprenant ma lecture pendant qu’elles s’attellent au repas du soir.

« Ne vous faites pas d’illusions, nous mangeons des restes de midi. » Sans doute, oui, mais transformés en raviolis géants, en cannellonis parfumés, et agrémentés d’une tarte aux cerises dégoulinant de jus sucré. 

 

Les vacances, hélas, finissent toujours par finir. Il faut remonter dans l’Ami 6, pleine cette fois de glacières chargées de poisson frais pêché, et des bouquets de thym, de romarin et de fenouil sauvage qu’on ramène dans les montagnes. Il faudra attendre la Noël pour revenir, chez la sœur de maman cette fois, à Aix, et une année sur deux seulement. Noël, c’est une fois chez eux, et une fois chez nous.

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samedi 23 mai 2015

Le Monde de Victor - 5

Une fois les visites faites à Vidauban et Cuers, nous filions vers la mer. C’était le tour de Léon, plus âgée que Victor d’une dizaine d’années. Elles n’avaient pas eu le temps de vraiment se connaître enfants, l’une étant déjà placée à la naissance de l’autre. Mais quand elles s’étaient enfin trouvées, elles s’étaient adorées.

Léon vit à La Seyne, et c’est chez elle que je préfère aller. Elle habite une maison nichée dans l’ombre de la pinède au pied de la plage de Fabrégas. Maison est un grand mot, et cabanon serait plus juste. Il date de l’époque où ils n’étaient que quelques paysans à vivre là. Figurez-vous, au bout d’un chemin de terre sauvage dans la colline, une bicoque – au sens marin – volets bleus sur murs roses, une terrasse minuscule de tomettes inégales, avec sur la gauche l’accès à la cuisine fermé d’un rideau multicolore qu’on gratifierait aujourd’hui hardiment de vintage. Léon l’a fabriqué en enfilant bout-à-bout sur des fils de pêche les bouchons de plastique en forme de canotier qui ferment les bouteilles de vin de table. Joli, pas cher, anti-mouches, et surtout tellement rigolo à traverser sans cesse pour qui est prêt à affronter l’atmosphère étouffante de la cuisine où elle prépare les repas sur une cuisinière à gaz qui fait des flammes bleu vif hautes de dix centimètres. C’est sa seule concession au modernisme. Léon, qui est née avant même que le siècle ait cinq ans, s’éclaire toujours au pétrole et ne voit pas l’intérêt de toutes ces inventions à la sisquatredeux quand le monde est si simple. Au mur de la cuisine est accolé un appentis rempli de choses « qui peuvent servir » mais qui bien sûr ne serviront jamais.

 Derrière la cuisine se trouvent deux chambres. Pas de salle de bains, bien sûr, et les chiottes au fond du jardin – de la jungle – qui entoure la maison.

Une véritable expédition pour la sauterelle que je suis, dans le vacarme incessant des cigales, la lumière aveuglante du soleil, l’odeur violente des pins, de la mer, le vrombissement des abeilles dans les lavandes plantées en grappes serrées autour de la guérite de bois, et à mesure que j’avance, les remugles écœurants de merde chaude. En peinture, ou en photo, cet endroit serait pure poésie. En odoramat, c’est indescriptible. En pratique, c’est imparable. Le miel de lavande, c’est délicieux. La ruche près des chiottes, c’est faire d’une pierre deux coups, l’essence de la simplicité du monde de Léon.

Sur la gauche du sentier qui mène aux commodités, contre un olivier, trône une vieille cuisinière à bois en faïence bleu clair, fleurie par tous ses trous, insolite, qui semble être née là, au milieu de cette jungle. La surprise est d’autant plus grande quand on arrive, un peu plus loin, aux portes de la serre. Quatre mètres de hauteur sur dix ou douze de long, des murs de verre épais et métal martelé, une porte toujours entrebâillée, et derrière la porte, le Mexique. Une forêt d’épines et de pulpe verte, de cactus de western dont le plus haut a, depuis longtemps déjà, percé le toit de la serre. Les enfants n’ont pas le droit de s’y aventurer seuls. Pas vraiment parce qu’ils en ressortiraient vraisemblablement criblés d’épines, mais parce que cette serre est le sanctuaire du défunt époux de Léon, emporté par un cancer. Un cancer, dans les années 60, c’est une souffrance indicible et la mort assurée, une longue agonie qui épouvante. Le tabou est si fort que les gens ne disent jamais son nom sans baisser la voix. Léon n’a jamais eu le cœur d’y retourner depuis, mais son fils continue de s’occuper des plantes.

 

Le matin, les hommes partent à la pêche très tôt. Au bout du chemin de terre les attend la barque. A leur retour, vers neuf heures, elle sera pleine de vives – « ne la touche pas, petite, que ça pique » - de rascasses monstrueuses, de congres épais au regard encore plein de colère, de daurades à griller, de poissons de roches, d'oursins, qu'attendent couteaux et marmites. La terrasse prend des allures d'hécatombe. Les hachettes tronçonnent les chairs sur les planches de bois, les doigts rougis arrachent les entrailles visqueuses, les jettent dans des seaux - ça ira engraisser les lavandes et les cohortes de minuscules fourmis rousses omniprésentes. La cuisine, derrière son rideau de plastique, transpire l'eau bouillante. Léon et Victor, la tête entortillée dans leurs torchons à carreaux, rient et suent, les doigts dans la farine, dans le sang des lapins, dans les monceaux de pommes de terre pour la bouillabaisse. Je les regarde faire comme on regarde un rêve, à travers le rideau, côté terrasse et à l'envers - je m'entraîne pour les records de "pieds au mur", mais elles me surveillent de près pour m'éviter la consomption, ou un transport au cerveau, ou Dieu sait quoi, que sa mère en plus, « elle lui dit rien »

Elles parlent tout le temps, le plus souvent de rien, et moi je les écoute. Me reprochent-elles assez mes manières de sioux qu’on n’entend pas venir (je viens de dévorer Fennimore Cooper, guidée par Pagnol, et je m’entraîne souvent) et qui les contraignent à jeter un œil par-dessus leur épaule avant d’articuler les mots silencieux, qu’elles ne disent pas entre elles, qu’à plus forte raison  je ne dois pas entendre. Elles qui lâchent des bordées de putain d’Adèle en cuisinant leurs daubes parfumées se retiennent au bord des lettres quand elles en évoquent une qui a fini sur le trottoir à Marseille ou Oran.

C’était une brave fille, mais elle a fini P-U-T-A-I-N.  Et leurs bouches sont grand ouvertes sur ces majuscules muettes que je lis sur leurs lèvres, accentuées par un regard coulé que je n’arriverai jamais à imiter. Les mots muets, ce sont ceux des choses de la vie qu’on ne saurait articuler, par souci de la bienséance, parce qu’ils font peur, ou parce qu’ils font mal. C’est dans leur version silencieuse que je vais les découvrir. Putain, Cancer, Naturiste… Curieusement, alors qu’elles sont quasi illettrées, elles les épèlent sans erreur, alors que leurs listes de commissions, écrites en lettres larges au crayon de maçon sur des emballages gras de boucherie sont un festival d’improbabilismes qui ne cessent de m’étonner, moi qui suis née avec un circuit intégré d’orthographe usuelle. Mais enfin, l’instruction de Jules Ferry est restée, pour elles, lettre morte, et une reconnaissance purement phonétique leur suffit.

C’est donc  dans cette version muette que je vais découvrir ce qu’on cherche à me taire. Les naturistes d’abord. Ils interviennent dans la conversation lors du choix de la plage qui abritera la sacro-sainte sieste. Victor propose que, pour changer un peu, on aille aux Sablettes. Léon lui fait les gros yeux.

-   Les Sablettes ? Tu le sais pas que c’est devenu infréquentable ?

Victor, ahurie, ne comprend pas.

- Mais enfin, tu sais bien, de nos jours… ne va pas me dire que tu n’en a pas entendu parler ?

- Entendu quoi ?

Ça lui coûte, même en silencieux, mais Léon fini par le dire.

-   Maintenant, il y a des N-A-T-U-R-I-S-T-E-S.

Je lis, moi aussi sur ses lèvres, bien plus vite que Victor, mais je reste aussi perplexe qu’elle. Des quoi ?

Léon se résout à une quasi explication, atténuant le scandale par une forme négative.

- Ils se mettent pas le maillot de bain.

- Bé et alors, nous non plus nous en mettons pas !

- Voui, mais c’est pas ça que je veux te dire. Son épluche légumes à la main, elle fait signe à Victor de réfléchir.

Ca y est, Victor a tilté, alors que moi pas encore. Elle ouvre des yeux ronds, sidérée.

- Tu veux dire que… ?

- Voui, ça y est, tu m’as comprise.

Moi aussi j’aimerais comprendre ce que recèlent les points de suspension. Je demande à maman.

-   Qu’est-ce que c’est des naturistes ?

Je sais, pourtant, elle me l’a déjà dit, que je ne devrais lui poser mes questions que quand nous sommes seules. La bordée de boulets part sans prévenir.

Cette petite, il faut la surveiller ! C’est une belle dévergondée !

Ma mère en prend pour son grade, mais réplique. Si vous ne voulez pas qu’elle pose de questions, vous n’avez qu’à tenir vos langues. Elle m’expliquera, un peu plus tard, ce que sont les naturistes, et je vais passer des heures à guetter, planquée derrière les rochers, où juchée dans les pins, ces révolutionnaires qui prennent le soleil à poil, dévergondage oblige. A sept ans, je commence à m’interroger sur la constitution de l’autre sexe – que je n’ai jamais vu, et que je ne verrai pas de sitôt : les naturistes se planquent - conscients de la désapprobation qu’ils suscitent ?

Je surprendrai, ici et là, quelques bribes de conversation, quand Victor, aussi curieuse que moi (mais pas dévergondée pour autant) ramènera la question sur le tapis.

Il paraît qu’il y a des gens de toutes les catégories. Des Zippies, mais aussi des gens qu’on croirait des gens bien, quand ils gardent leurs frusques. Des employés de banque, des inspecteurs des impôts, et même, même, des estituteurs. Rêveuse, j’essaie d’imaginer mon maître d’école à poil, en vain.

Enfin bon, on ira à la plage de Fabregas, à cent mètres de la maison, comme d’habitude, avec interdiction formelle d’aller grimper sur les rochers. 

La sieste, ça ne s’improvise pas. Il faut emporter les couvertures à poser sur le sol, les coussins, les torchons, des bouteilles d’eau, ou de limonade Prévignano, tout un foutoir empilé dans de grands sacs qu’on porte à deux. Mes parents, et leurs cousins de même génération mettent le maillot de bain. Des maillots bien corrects, avec un petit air de corset, pas ces bikinis qu’arborent désormais les parisiennes, que c’est une hônte. Celui de maman est noir, avec trois petits boutons blancs sur le devant, et elle est vraiment très belle comme ça. Victor et ses sœurs gardent leurs tabliers sans manches, ceinturés entre l’opulence des nichons et celle du ventre. Leur seule concession au modernisme, ce sont les chaussettes Dim dans les sandales. Si, sur le chemin, une ronce vient s’accrocher à la blouse, elles se libèrent en riant. Vé, un veuf pense à moi !

On se choisit le bon coin, et chacun s’installe. La préférence de Victor et Léon va aux pins penchés, dont le tronc fera un dossier confortable. Elles desserrent un peu le nœud du tablier, déplient leurs torchons à carreaux, se les étalent sur la figure, et continuent leur conversation à mi-voix, jusqu’à ce que le sommeil les prenne. Quand les cigales se taisent, on entend leurs ronflements sonores. Perchée sur un pin, ou sur un rocher, je regarde à travers la frange de cheveux qui me mange les yeux le miroir de la mer qui brille à l’infini, les lacets du sentier du Baou dans la colline, jusqu’à ce que gavée de lumière, saoulée d’iode et de sel, je quitte mon perchoir pour aller, doucement, sans réveiller ma mère, chercher mon livre dans le sac de paille posé à côté d’elle. Tout à l’heure, on ira ensemble regarder les bestioles qui grouillent sous les rochers,  décoller à l’opinel les arapèdes, surprendre les poissons dans les trous d’eau, et je pourrai en profiter pour poser toutes les questions que je veux, maman répond toujours.

 

Les jours de lessive, Victor et ses sœurs sortent les cuves en émail, les brosses, le savon de Marseille, les battoirs, et brosse que tu brosseras…

    

L’odeur du savon de Marseille qui bout, de la crasse qui fait des bulles grises dans les bassines d’étain, le plash des planches de bois qui battent le linge mouillé, la sueur qui coule des fronts, les bras rougis jusqu’aux coudes, c’est le prélude de la symphonie du vent qui claque le linge au fil et fait danser les draps et les culottes blanches, larges comme des parachutes, reprisées de partout, ceinturées par « un » élastique maintes fois renouvelé, passé dans l’ourlet de la taille avec une épingle à nourrice, et fermé d’un nœud double qui devait ôter beaucoup au confort de ces inénarrables pièces de lingerie. Combien de fois, avec ma cousine, les avons-nous dépendues en douce pour nous en déguiser, à grand éclats de rire. Notre jeu préféré – mais gare si elles nous voient, c’est d’enfiler la même toutes les deux, la taille encore à l’aise dans le trou d’une cuisse, et de courir fagotées dans la culotte immense sur le chemin de la pinède, à l’abri de leurs regards. L’une d’elles a d’ailleurs fini sa décomposition, déjà bien avancée, à l’ombre d’un caillou blanc après une pelle monumentale qui avait provoqué un tel accroc dans le tissu usé qu’aucun camouflage n’aurait pu nous épargner – sinon la rouste – du moins la privation de l’esquimo quotidien, un mystère, dans cette maison sans l’électrique…

 

La précaution qui consiste à laisser s'écouler trois heures de digestion avant de se baigner - même dans de l'eau à trente degrés - était sans aucun doute justifiée par l'abondance des mets, et encore une fois, dans un monde simple, il était naturel de marquer le pas au moment où les cigales elles-mêmes, pourvu qu'on ne les dérange pas, suspendaient leurs stridulations. La sieste collective, on la faisait dans des hamacs de bric et de broc installés dans la pinède à l'ombre, là où ma mère m'a montré comment occuper ces longues heures en me régalant de pignons. Excepté le dimanche, nous étions seuls, ou presque. Sur la colline, on commençait à construire des villas dont les lavandes, bien ordonnées, ne seraient que décoratives, et soigneusement closes de grilles de fer forgé, et en suivant nos sentiers de sable entre les racines de pins, nous trouverions de plus en plus de routes étroites de goudron fondu qui collaient aux pieds nus. 

C’est un peu après le repas du soir, dans la lumière obsolète des lampes à gaz pendues au treillis de fer de la terrasse que sonne l’heure de Francis. Francis, c’est le chanteur de la famille. En vrai, il est estituteur, et presque parisien, puisque c’est là-bas qu’il est parti travailler. Beau gosse, le cheveu noir gominé en arrière, et un sourire à te faire croire au bon dieu, le chéri de mes vieilles. C’est le fils de Léon.

Francis, elles disent qu’il a une voix de centaure, et comme il m’a dit un jour où je le questionnais, qu’il chantait mieux qu’un cheval, mais qu’il courait moins vite, tout ça fait sens pour moi – le monde se tient debout sur quatre pattes.

Quand le repas est fini, que tout est rangé, tout le monde confortablement assis sur les chaises de camping en toile rayée, Francis chante, les chansons qu’elles aiment. Le répertoire – que quarante ans après je connais toujours par cœur - c’est celui des Beaux Tino et Luis. Les Méditerranée et les tchicatchicatichic qu’elles reprenaient en cœur et qui m’arrivaient à rebrousse-poil, planquée dans mon coin de terrasse, me coinçaient le sternum et me mouillaient les joues tellement c’était beau. Ringard, peut-être, mais formidablement prenant. A les entendre, je me sens des ailes de Chevalier du Ciel, l’allure franche, le regard droit, rengaines d’un siècle bien enterré, et je revois, comme sur des diapos noir et blanc, mes vieilles qui badent Francis, leur verre de liqueur à la main sous la vigne vierge découpée par l’ombre.

Quand il en a assez de chanter, Francis se rassied. Mais c'est jamais fini là. Il y a les rappels, deux. Le premier, c'est pour la bouillabaisse. Qui la chantait ? J'en sais rien, mais ça disait "Pour faire une bonne bouillabaisse, il faut se lever de bon matin, préparer le pastis et l'eau fraîche". Le deuxième rappel, c'était, au choix, La canebière (elle fait, le tour de la Taiiii-re) ou le Cabanon (Le bonheur vé couillon, c'est un tout pe-tit ca-banon). 

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vendredi 22 mai 2015

Le Monde de Victor - 4

« Tu comprends, petite, mon père il faisait le maçon à la journée. De l’argent nous n’en avions pas, alors avec sept enfants, mes parents, ils n’avaient pas le temps de s’amuser. Ça ne veut pas dire que nous ne riions pas, au contraire. Quand nous nous retrouvions, nous nous en donnions de bon cœur, mais nous ne restions jamais sans rien faire. On cueillait l’herbe pour les lapins, on ramassait les asperges sauvages, le bois, des choses d’enfant… Nous faisions une belle bande de maripeous. Quand c’était la saison des champignons, nous nous amusions à caguer tous ensemble et à tout recouvrir d’aiguilles de pin. Ca faisait un rôdou, on se cachait, et on attendait que quelqu’un arrive et se mette à gratter les aiguilles de pin pour ramasser les champignons cachés dessous. Et puis après, nous partions en courant, parce que ceux qui se retrouvaient encagués, ça les faisait pas rire. Mais nous, si. »

« Quand vous vous retrouviez ? Vous n’habitiez pas tous ensemble ? »

« Si, mais tu comprends, à sept ans, nous les filles, nous étions placées chez des Montecuculi de Marseille ou de Toulon, et nous ne revenions que quand nous avions quelques jours de congés. Pour la Noël, ou bien souvent l’été quand nos patrons partaient en vacances, nous venions travailler dans les champs. »

« A sept ans ? Tu travaillais à sept ans ? ». J’ai bien lu des choses, sur le travail des enfants au dix-neuvième siècle, dans les mines du nord, mais enfin, ma grand-mère est née au vingtième siècle, et je pensais qu’elle avait eu une enfance assez semblable à la mienne. Et puis aussi, depuis, j’ai appris que Montecuculi, ça ne veut pas du tout dire riche en Italien.

Montecuculi, c’est un nom propre, celui d’une antique famille seigneuriale des environs de Lama Mocogno où est né mon arrière-grand-père. Victor est comme le bourgeois gentilhomme qui fait de la prose sans le savoir, et m’a livré toute faite une antonomase inédite.

« L’école, nous y sommes allées un an ou deux, le temps d’apprendre à lire, à compter, et à faire les lettres, et puis après, nous allions au travail. Nos parents, ils n’avaient pas de quoi nous faire tous manger. Il fallait gagner sa vie. »

« Mais qu’est-ce que tu faisais, comme travail, à sept ans ? »

« Vé ! pas grand-chose. » Victor rit de bon cœur. « J’étais placée chez un notaire et sa femme, des gens bien braves, qu’à mon avis ils rendaient service plus que moi. Figure-toi que je savais même pas me faire les tresses toute seule, et c’est ma patronne qui me coiffait le matin. Après, elle m’envoyait cirer la rampe de l’escalier, une belle rampe de bois, tu peux me croire, qui faisait un tourniquet. Alors je mettais bien la cire, et après, zou, je la descendais à califourchon en riant comme une folle. Et comme mon patron avait peur que je m’esparfonde, il m’attendait en bas pour me rattraper. Je suis pas toujours aussi bien tombée. Mais enfin, vers mes seize ans, mon père m’a faite revenir à la maison. Mes sœurs s’étaient mariées, ils n’avaient plus que les deux garçons, qui étaient apprentis. Albert, il a même eu le certificat.  C’est comme ça qu’après, il a vite pu se mettre à son compte, lui les sous, il savait les gagner. »

Albert avait passé Le Certificat – on entendait les majuscules, et comme il n’était pas feignant, il avait vite profité. Il s’était même acheté une automobile, en 1933. « Crois-moi qu’à l’époque, il n’y en avait pas tellement, des automobiles. » C’était un mastodonte de ferraille à manivelle des années 10, achetée d’occasion, mais qui marchait fort bien, et il était venu la montrer à ses parents, annoncé par le nuage de poussière qu’il soulevait derrière lui sur le chemin de terre. L’automobile avait provoqué chez son père des sentiments ambivalents. De la méfiance d’abord, mais aussi une immense fierté. L’automobile, c’était pour lui le symbole de la richesse et de la réussite, un attribut d’Américain. Il avait fait le tour de l’engin avec circonspection, appuyé sur sa canne, et il était rentré dans la maison sans rien ajouter. Albert avait suivi sa mère dans la cuisine, où l’attendait une daube, et ils avaient patienté tous deux, plus d’une heure. Son père ne revenant pas, il était parti le chercher. Il l’avait trouvé sur le siège avant de l’auto, avec le costume qu’il ne mettait que pour les mariages et les enterrements, transpirant dans le soleil et passablement énervé par l’attente.

La fatché sta proménade ?

C’était devenu une institution. Le dimanche après-midi, après avoir fini son travail de boulanger, Albert venait avec l’automobile, et il emmenait ses parents faire un tour sur la côte de Six-Fours, son père pétant de fierté à côté de lui. L’immigré rital tenait sa revanche sur la pauvreté, sur le travail, sur sa vie de misère. Il n’avait pas quitté pour rien, à quarante ans passés et fraîchement marié, son Italie natale. Son fils avait l’outo, comme un américain, et tout le monde au village pouvait le voir, lui, assis dedans, en costume, sa canne bien droite entre les jambes. Il avait 72 ans, il était Français, enfin, depuis un an, et plus un dimanche ne passerait qu’il n’enfilât le costume qu’il porterait bientôt pour l’éternité, avant  d’attendre Albert devant la porte, sa canne à la main.

Naturalisé, il se sentait désormais plus français qu’un duc d’Anjou, et gare à qui l’aurait traité de Babi, la version provençale du Rital. Il parlait la langue de Molière comme Catherine de Médicis, mais les intonations suppléaient au manque de clarté de son élocution. Il pouvait se dire, au terme de son existence, aussi heureux qu’il avait souhaité l’être.

Tous, dans la famille, ne pouvaient pas se réjouir autant d’être Français. Julien avait deux frères, plus jeunes que lui, qui l’avaient, avec leur mère, précédé de quelques années en France, et avaient été, eux, naturalisés dès 1905. Léonard avait épousé une française, une Lucie bien brave, mais qui, de l’avis général, « n’aurait pas coupé quatre pattes à un canard. » Ils avaient eu une fille, Claire, de deux ans l’aînée de Victor et un garçon emporté à l’adolescence par une épidémie de choléra. Lorsque Victor, à seize ans, était rentrée travailler avec ses parents à Six-Fours, elle et Claire étaient devenues inséparables, passant ensemble tout leur temps libre en plus de leur temps de travail. Leur temps libre, c’était surtout le bal du dimanche. « Toute la semaine, nous nous embauchions dans les champs à moulonner[1] l’herbe, à cueillir les lavandes ou les fleurs en plein soleil, que nous nous sentions plus le dos, mais pour aller danser, nous avions plus mal nulle part. Nous nous habillions, nous nous rasions les sourcils pour nous faire des faux, nous mettions les chaussures à talons, et danse que tu danseras… nous avions un brave succès, toutes les deux.»

Claire, au bal, avait rencontré un marin italien. « Il était beau, petite, un vrai nervi. » Ils étaient tombés amoureux, ils voulaient se marier. Le marin avait mis les gants blancs, et il était allé demander Claire à Léonard, qui l’avait foutu à la porte sans ménagements avec une seule explication. « Je me suis pas fait naturaliser pour donner ma fille à un Italien. » De peur que Claire ne fasse une bêtise, il l’avait enfermée dans sa chambre jusqu’à ce qu’il soit sûr que le marin était bien reparti. Claire était restée inconsolable. Elle s’était embauchée chez un Crispin, un ingénieur veuf, une notabilité, dirigeant local de la SFIO et maire du village, qui avait de la tête et des livres – Claire n’en avait jamais tant vu - pour lequel elle faisait le ménage. Au bout de quelques mois, il l’avait convoquée un soir dans son bureau, lui expliquant que les gens jasaient de voir une jeunesse dans la maison d’un veuf, et que puisqu’elle lui donnait satisfaction, il lui proposait de l’épouser. Elle lui ferait le ménage pour rien, et il la mettrait à l’abri du besoin. Je suppose que la perspective, pour lui qui avait passé soixante ans, de mettre dans son lit une jeunesse de vingt-cinq printemps, et pour elle de profiter des sous n’avait pas dû être étrangère à leurs calculs respectifs. Puisqu’elle ne pouvait pas avoir son italien, elle s’était dit que celui-là où un autre, ça n’avait pas d’importance. Et puis il avait trente-cinq ans de plus qu’elle, si le Bon Dieu faisait bien son travail, elle serait vite veuve, et elle aurait des sous. Elle l’avait épousé. Le Bon Dieu l’en avait délivrée quelques années plus tard, sans bénéfice aucun – les sous étaient allés à ses enfants - mais Il s’était rattrapé en mettant sur sa route Marcel, l’homme de sa vie.



[1] Les savoyards disent « machonner ».

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piedmarie3

jeudi 21 mai 2015

Le Monde de Victor - 3

Victor, elle, avait du mal à comprendre ce que disaient les gens. Les mots étaient trop différents, changeaient de sens, la déroutaient. Les voisines lui avaient expliqué qu’elles travaillaient à la reprise, et ça l’avait laissée perplexe. On avait donc besoin de tant de couturières dans ce pays ? Les gens y étaient si peu soigneux qu’il faille des cohortes de femmes pour repriser leurs vêtements ? L’explication était ailleurs. La vallée de l’Arve, où nous avions emménagé, avait une longue tradition de travail de l’horlogerie, laquelle avait donné naissance à l’industrie toute locale du décolletage. La reprise, c’était l’activité traditionnelle des femmes, qui travaillaient sur des machines dégoulinantes d’huile écœurante pour « reprendre » les détails des pièces usinées. Ces petites pièces alimentaient une industrie automobile en plein essor, et bon nombre de femmes qui ne s’embauchaient pas à plein temps à l’usine, celles qui avaient des enfants en bas-âge, « faisaient des pièces » à la maison pour arrondir les fins de mois. Tout le monde s’y mettait, le soir, autour d’une lampe, pour sertir des billes d’acier, où ôter des pièces de laiton les minuscules limailles qui s’y glissaient malgré les lavages au trichloréthylène. Cette activité, répétitive et fastidieuse, offrait à chaque foyer un supplément de confort bienvenu.

Victor avait vite trouvé de l’embauche dans l’une de ces usines, dégoûtée par l’odeur, mais ravie de la paye. Elle s’était fait une amie de la femme qui travaillait sur la machine voisine, et nous racontait le soir ses conversations avec Madame Payot, une veuve comme elle, revivant pour nous les querelles stériles pour la possession d’un balai ou d’une chaise, dictées par des considérations d’ancienneté, qui divisaient en clans les ouvrières aussi sûrement que les injustices dans l’attribution hebdomadaire des « postes ». Si un roulement régulier n’était pas respecté aux postes les plus pénibles, une fronde se déclarait, que les chefs d’atelier s’appliquaient à régler au plus vite. Quand les ouvrières étaient payées « à la pièce » on ne risquait guère de voir s’effondrer le rendement. Mais de plus en plus, le salaire mensuel prévalait, et l’on avait tout intérêt à régler les conflits au plus vite.

 Dès qu’elle avait posé sa blouse de travail, Victor partait aux champignons. Un terme générique qui désignait ses expéditions en forêt avec Rex, lequel succomberait bientôt à un empoisonnement, ranimant le deuil de Victor. Elle en ramenait du bois pour le fourneau, des champignons, des herbes sauvages qu’elle accommodait en salades ou en omelettes savoureuses. « Que ça nous coûte rien. » Elle avait, aussi, trouvé un jardin à cultiver, et chacune de ses heures produisait son lot d’économies.  Je l’assistais, souvent, au jardin ou à la cuisine.

« Petite, pile-moi de l’ail. » Je grimpais sur la chaise, elle me tendait le pilon. « Et fais anttention, surtout, que ce mortier, c’était celui de ma grand-mère. Ma mère l’a mené avec elle quand elle est venue en France, et à sa mort, c’est moi qui l’ai hérité. Alors si tu veux l’hériter à ton tour, fais bien anttantion ! ».  Je faisais « anttantion » et je pilais l’ail en m’appliquant à répéter silencieusement le mot à la française pour éviter les quolibets des savoyards. Fais bien âttêntiôn. Mais l’accent ne suffisait pas, une pleine maîtrise de la langue m’aurait convaincue de dire plutôt « veille-toi-z-y ! ».

Pas étonnant, perdue entre deux mondes aux intonations si diverses, et chacun persuadé de détenir la vérité, que je n’aie pu maîtriser les accents à l’écrit qu’à dix-huit ans passés. Mon oreille me refusait l’académisme parisien, perdue entre le Sud et l’Est, partout bâtarde. Lorsque j’épouserais un savoyard dont les grands parents ornaient d’abondance leur français de patois, j’apprendrais à jongler avec les termes domestiques des uns et des autres, à me servir ici d’une patte, là d’une estrasse, versions locales de la Spontex moderne. J’apprendrais, aussi, à digérer le même jour un aïoli et une cratze, mettant mon estomac à bien plus rude épreuve que mon langage.

Cette nourriture locale, découverte à la fin de l’adolescence, avait paru aussi rustique à mon palais pétri de ratatouilles et de petits farcis que le patois local. La cratze, qu’on mange pour le goûter, faite de farine mélangée à du beurre fondu et qu’on déguste encore chaude à la cuillère, me restait sur l’estomac autant que le rabollet du dimanche, mélange de pommes de terres râpées, de prunes et de lard cuit à la vapeur dans un torchon – et généreusement saupoudré de sucre.

« Petite, pile-moi de l’ail ». Soudain ça sentait l’odeur des vacances, quand nous repartions pour quelques semaines de périple estival partagées entre Aix et Toulon, chez les sœurs de Victor où celle de ma mère. Nous grimpions tous dans l’Ami 6, mes parents à l’avant, ma sœur mon frère et moi à l’arrière avec Victor, coincés entre les cagettes de champignons, les légumes du jardin et la glacière qui servirait à ramener du poisson, nous pinçant mutuellement pour gagner quelques centimètres d’aisance. Les sièges de l’Ami 6, dépourvus de ceinture de sécurité, étaient couverts de skai bon marché, glissant dans les virages, collant aux fesses sous l’effet du soleil, inconfortables au-delà du raisonnable. La route, jusqu’à Sisteron, n’offrait rien de notable. Mais passé la citadelle, l’odeur des pins me montait à la tête. Le vacarme des cigales, l’essence des lavandes. Encore quelques kilomètres, et nous serions arrivés chez la grand-tante Jules, dans le monde de Pagnol que j’avais commencé à lire.  Celui des filles perdues, dont on ne parlait qu’à voix basse, avec des regards entendus, de Mount des Parpaillouns, sympathique fada dont la philosophie toute locale était pourtant empreinte d’universalité. Le monde d’Escartefigue, que ma mère m’a montré en vrai, un jour que nous avions pris le feriboîte avant qu’il ne soit condamné par l’obsolescence dans une Marseille en pleine révolution, et même Monsieur Brun, qui se la pétait un peu, se défendant de toute condescendance, mais tordant le nez sur sa cigarette quand il était victime de galéjades. Un monde de bonhommie parfumée de pastis et d’olives.

Après le repas de midi, d’autant plus copieux qu’il fallait, pour Jules, honorer la famille, et pour la famille, honorer la cuisine de Jules, chacun digérait à sa manière. Les hommes en allant se coucher dans les chambres à l’abri des volets mi-clos, les femmes en faisant la vaisselle, le torchon passé à la ceinture du tablier qu’elles ne quittaient que pour la messe.

Elles ne fréquentaient pas l’église avec l’assiduité des vieilles savoyardes qui m’adopteraient un jour. L’église, c’était pour les mariages et les enterrements. Le reste du temps, elles invoquaient le Bon Dieu par simple interjection, quand le mistral volait leur linge au fil, ou que la sauce refusait de lier.

Boudiou ! qué vent !

Boudiou ! vite que ça bout !

Boudiou, tu as vu un peu cette rascasse, qu’elle est grosse comme un veau de lait !

Les femmes obéissaient aux hommes, on ne leur en demandait pas plus ; les hommes avaient chacun conscience de leur place dans une hiérarchie sans subtilité, où l’aînesse et les sous prenaient le pas sur toute autre considération.

On vouait à l’oncle Charles, l’époux de Jules, un respect sans bornes. Parce qu’il avait les sous. Les sous, c’était un sujet de conversation qui revenait souvent. Charles tenait à Vidauban un magasin de souvenirs. Il y vendait des cigales jaunes en faïence à poser sur le mur des maisons, des vases de cristal, des sacs à mains pour dames, des cols de renard, des soupières monumentales, des Moustiers délicats, tout un capharnaüm kitch que j’aurais aimé explorer à mon aise quand nous allions chez lui. Hélas Charles ne tolérait pas les enfants dans sa boutique. Il ne tolérait pas grand-chose, d’ailleurs, lui qui pourtant proclamait si souvent sa tolérance.

Je suis un homme tolérant, cependant…  Cependant les enfants, les électeurs de droite, le retard sur l’heure des repas, l’ignorance, les curés, le MLF constituaient autant de bornes qu’il ne fallait pas franchir sous son toit, ni d’ailleurs sous celui des autres lorsqu’il était présent. Charles en plus d’avoir les sous, en imposait par son instruction. Il faudrait l’écrire à l’ancienne, avec un petit lien unissant le c et le t, typographie aujourd’hui révolue, et que pourtant il arrivait à faire valoir même en parlant. Qu’il soit de gauche choquait bien un peu, mais seule ma mère osait se gausser, et hors de portée des oreilles du patriarche, le réduire d’un aphorisme populaire : Il est de gauche, sauf pour le portefeuille, celui-là, il le tient bien à droite. Au fond, tout le monde s’en foutait, qu’il se proclame de gauche. Nous de la politique, nous n’en faisons pas, c’est bon pour les riches. Tous partageaient cette sage opinion, sauf pépé Dédé, virulent adepte du Front Populaire, et c’est lui qui assurerait les bases, durables, de mon éducation politique.

Charles, donc, ne tolérait pas les enfants dans le magasin. Aussi ma sœur et moi devions, dès notre arrivée, rejoindre par un escalier de bois étroit planqué au fond de la boutique l’appartement au premier, toujours plongé dans la pénombre, oppressant d’un silence mangé par le ronron agressif du ventilateur posé sur une commode. Nous passions là l’après-midi, sans oser parler, le nez collé aux volets de bois clos derrière les fentes desquels se dressaient les platanes immobiles de la place, écrasés de soleil, à écouter pérorer Charles. J’ai haï ces premiers dimanches de vacances aux odeurs de cimetière, sauf une fois. Julie, la brave et patiente Julie, avait insisté, malgré les réticences de Charles, pour que nous venions toutes deux avec elle au magasin, et nous avait fait choisir à chacune un sac à mains. Le mien était de plastique rouge, avec un fermoir argenté et une bandoulière fine. Un bijou que j’ai gardé longtemps.

L’étroit appartement sur la boutique n’était pas assez grand pour nous loger, aussi nous nous installions au camping pour une ou deux nuits, le temps de rendre visite à Emma et Albert, ceux des frères et sœur de Victor qui habitaient Cuers. Albert, boulanger, nous recevait avec sa femme sous la tonnelle plantée de vigne vierge, et pendant que les adultes se racontaient les dernières nouvelles, nous dévorions, dans le fond du jardin, le plateau de gâteaux qu’il ne manquait jamais de nous apporter lui-même avec une carafe de sirop d’orgeat, dont l’odeur seule suffisait à me donner la nausée. Mes préférences allaient à la grenadine, qu’Antoine me faisait servir autrefois sur le zinc des bistros quand il m’emmenait faire son tiercé.

Mais ses gâteaux, pour nous qui ne mangions que des estouffe-gari maison, c’était une véritable fête. Des choux si gros qu’un seul eut suffi à rassasier de plus voraces que nous, des millefeuilles dégoulinants de crème, des tartes au citron… Maman, bien sûr s’opposait à Albert qui la rabrouait vertement. Ses gâteaux n’avaient jamais rendu personne malade. Sauf nous, qui les vomissions invariablement sur le chemin du retour au camping. Mais le souvenir des indigestions précédentes ne nous retenait jamais au bord de la suivante, et nous ne nous arrêtions jamais avant d’avoir tout englouti. Brave Albert. C’était lui, le premier garçon de la fratrie, qui avait fait la joie de son père. A cinquante-trois ans, enfin, il lui venait un héritier. Son enthousiasme avait été si grand qu’il était parti acheter pour sa femme un tableau de la sainte vierge afin de remplacer l’image pieuse qu’elle avait ramenée d’Italie, et qui trônait depuis, passablement défraîchie, au-dessus du lit conjugal. C’était la seule fois, m’avait raconté Victor, qu’il avait dépensé des sous pour quelque chose d’inutile. De ce tableau aussi, elle avait hérité, et il trônait au-dessus de son lit à elle, terrifiant avec ses couleurs sombres et ce cœur mis à nu dans la poitrine de la Bonne Mère, surmonté d’une croix noire et entouré de flammes orangées.  Le seul signe extérieur de richesse que Julien se soit jamais permis. Julien, pas Guiliano. L’Italie, il l’avait reniée.

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mercredi 20 mai 2015

Le Monde de Victor - 2

Après la mort d’Antoine, Victor était restée chez nous, ou chez elle avec nous, dépressive, incapable de remonter la pente. Le médecin de famille avait fini par dire à ma mère qu’il fallait l’emmener ailleurs sous peine de la voir bientôt chez les fous.

Mon père, lui aussi, avait trouvé sur sa route un platane, victime du même penchant pour le pastis qui avait tué son père, et s’il s’en était tiré mieux qu’Antoine, il avait perdu son travail. Maman à elle seule ne pouvait payer le loyer de cette grande maison. Elle avait organisé un déménagement, une révolution dans nos existences, et nous étions partis pour la Haute-Savoie. Il y avait là-bas du travail dans les usines.

*

 

Pour Victor, ce déménagement serait un déracinement. Née à Six-Fours, dans le Var, avant le début de la grande guerre, elle n’avait jamais connu que le soleil, les cigales, les mots qui chantent et les forêts sèches de pins et de chêne-liège.

Sauf, m’avait-elle raconté, durant l’hiver de 1956, où les vitres gelaient à l’intérieur des maisons, et celui de 1963, celui de ma naissance. J’étais née, comme le héros de la Mécanique du cœur, le jour le plus froid du monde.

« Ma petite, jamais j’avais vu ça. Quand je suis venue te voir à la maternité, il faisait tellement froid que ça me faisait couler des larmes, et qu’elles me gelaient sur les joues. » Exagération provençale ou vérité ? Je n’ai jamais pu faire la part des choses. A une marseillaise, d’ailleurs, qu’importe la vérité ? Et puis Pagnol, encore lui, l’a expliqué, le marseillais n’est pas menteur par amour du mensonge, mais par amour du charme. La vérité, il faut qu’elle soit belle, même si pour ça elle doit abandonner une part de vrai. J’ai lu dans un journal d’époque qu’en 56, la mer avait gelé à Marseille. Alors si l’eau salée pouvait geler dans le Vieux port, sans doute les larmes pouvaient se figer elles aussi.

« J’étais comment, mémé ? »

« Toute petite, et tellement jolie avec tes yeux noirs. Pas fripée ni rien du tout, on aurait dit une poupée. Pour une prématurée de sept mois, tu étais belle. Tellement que le docteur a dit que c’était pas la peine de te mettre en couveuse. »

Victor était une grande naïve. Le jour de mon dix-huitième anniversaire, alors qu’elle évoquait une fois encore les risques que m’avait fait inconsidérément courir ce médecin en refusant de me mettre en couveuse, maman lui avait enfin dit que j’étais née à terme. Elle en avait été choquée au-delà de toute mesure.

« Alors tu t’es mariée enceinte ? » Sa désapprobation ne l’avait pas empêché de finir le gâteau, mais il avait le goût du péché. Oui, maman s’était mariée enceinte, comme je le ferais moi-même plus tard, mon premier-né dans les bras, le second bien au chaud, et encore invisible sous ma robe, sans que ça trouble Victor plus que ça.

« A mon époque, petite, ça ne se faisait pas, les filles-mères, c’était des filles perdues ». Toutes n’avaient pas la chance de connaître la fin heureuse de la Patricia du Puisatier.

A son époque, elle avait vingt ans en 1923, les filles attendaient le mariage, même « quand ça les démangeait ». Drôle d’expression, mais en matière de sexe, Victor se cantonnait à des périphrases pudiques autant qu’imagées. A dix-huit ans, j’avais eu le temps de m’habituer à ses expressions, et à celles de ses sœurs. Un mélange de régionalismes et d’estropiage lexical, tout un dictionnaire d’improbabilismes amusants servis par une syntaxe d’une exemplaire pureté. J’avais eu le temps, aussi, de me rendre compte que l’appréciation de Victor sur le monde n’était pas toujours exacte, entamant largement ma foi d’enfant dans son jugement.

Quand elle était arrivée en Haute-Savoie, elle avait dû apprendre l’équivalent pour elle d’une langue étrangère. Les mots n’avaient plus le même sens, déformés par l’accent. Les voyelles encaissées des héritiers de l’Arpitan, les conjugaisons hasardeuses lui avaient donné le sentiment d’être une étrangère dans cette région de montagnes et d’eau. L’eau omniprésente, qui tombait du ciel avec une régularité de métronome, qui gorgeait les mousses des forêts, formait partout des ruisseaux clairs, noyant les sapins noirs, dévalant les côtes abruptes, ça l’avait dépaysée plus encore que la neige l’hiver.

Mais les mots. L’accent des gens d’ici, cet air ahuri de la personne en face de vous qui vous demande, très poliment, la bouche en u, de parler moins vite parce qu’elle ne comprend pas…  J’avais vécu ça moi aussi, du haut de mes presque cinq ans, à mon premier jour d’école dans le village de montagne que nous habitions désormais. Maman m’avait laissée dans la cour du grand bâtiment qui n’abritait que deux classes regroupant chacune trois niveaux. J’étais en grande section de maternelle, et le maître partageait son attention entre cinquante gamins de cinq à huit ans, enseignant aux uns pendant que les autres se concentraient sur le travail qu’il leur avait donné.  J’avais pris place dans la rangée de gauche noyée dans l’ombre, à l’opposé des immenses fenêtres, et j’écoutais les CP réciter la poésie qu’ils avaient apprise. « Le brouillard a tout mis dans son sac de coton… » Je la connaissais par cœur moi aussi, pour l’avoir lue mille fois dans la méthode Bosher que maman m’avait offerte. Maman lisait beaucoup, je m’agaçais de ces moments où elle ne répondait qu’un « mmm ? » distrait à mes questions. Elle avait cédé à mes instances, et m’avait appris, vers quatre ans, à lire moi aussi. Ca n’avait pas été sans provoquer un conflit entre elle et Victor.

« Elle est trop petite, elle va se faire un transport du cerveau. » J’avais appris en quelques semaines, sans que mon cerveau semblât souffrir de l’exercice, et les réticences de Victor s’étaient vite teintées de fierté. J’avais rapidement épuisé les ressources du Boscher, les « tous les gars du monde » et la chèvre de Seguin, et commencé à piocher dans la bibliothèque de maman des livres que je dévorais sans les comprendre, juste pour le bonheur de répondre moi aussi avec une importance détachée « mmm ? » quand on m’interrompait.

La première scène sérieuse était arrivée comme un ouragan, sans que je comprenne ce qui l’avait provoquée. Je m’installais, le plus souvent, pour lire, sous le buffet du salon qui m’offrait un abri confortable, hors des regards. L’espace entre le sol et le buffet était juste suffisant pour que je m’y glisse à plat ventre. Les grands m’oubliaient, et je voyais, quand je levais les yeux, leurs pieds et le bas de leurs jambes naviguer autour de la table. La musique des mots m’était un gargarisme, ça coulait comme une fontaine à Séville en août. C’était comme d’écouter une langue presque étrangère. Je ne retrouverais ce délicieux sentiment que l’été précédant mon entrée en sixième, lorsque j’avais ouvert mon manuel d’anglais, contrainte à l’hypothèse pour y trouver du sens.

Enfin, ce jour-là, j’avais découvert, dans le livre pioché au hasard, des poèmes qui chantaient une musique à la fois profonde et absconse. Victor passait par là, j’avais sorti la tête de mon abri, et c’est à elle que j’avais posé ma question.

« Mémé, qu’est-ce que ça veut dire ulcère ? »

« Mais qu’est-ce que tu lis ? »

Je lui avais montré du doigt les deux derniers vers de la Vénus Anadyomène, et elle avait bondi comme sous l’assaut d’une guêpe. Rouge de colère, elle avait foncé sur ma mère à la cuisine. Maman m’avait repris le livre, et envoyée jouer dehors. Victor, glaciale, avait enfilé son manteau et était revenue quelques instants plus tard avec un cadeau pour moi. Il y avait, dans le sac en papier, trois livres illustrés de Martine dont elle était sûre qu’ils n’offenseraient pas les bonnes mœurs. J’étais retournée illico sous le buffet, et avais dévoré les trois livres en moins d’une heure.

« Mémé ? »

« Hé bien, tu vas pas lire les livres que je t’ai achetés ? »

« Je les ai finis, je peux en avoir d’autres ? »

Victor était partie en levant les bras au ciel. « Cette petite, elle me prend pour un Montecuculi ! »

Montecuculi, je savais ce que ça voulait dire, elle me l’avait expliqué. C’est le mot italien pour riche. Son père appelait comme ça tous les gens qui avaient des sous.

« Il parlait italien, ton père ? »

« Bien sûr, qu’il parlait italien. Il était né là-bas, et il avait appris le français que tard, quand il était venu s’installer en France. Enfin, le français, il le parlait mélangé avec l’italien, mais il fallait pas le lui dire, que ça le mettait dans une colère…. »

De bribes en bribes, j’avais appris que ses parents avaient quitté leurs montagnes d’Italie, aux environs de Modène, en 1902, poussés par la misère, et ignorant sans doute l’aversion des provençaux pour les italiens, s’étaient installés à Six-Fours et n’en avaient plus bougé, conquis par le climat et la vie plus facile. Il avait mis trente ans à obtenir sa naturalisation, alors que son cadet, émigré quelques années avant lui, était Français depuis 1900.

Enfin, le dépaysement de Victor, comme celui de ses parents, se faisait surtout par la langue. Ce premier jour d’école, donc, j’écoutais les grands réciter les vers de Maurice Carême, et quand le maître avait demandé qui d’autre voulait venir au tableau, je m’étais manifestée à la façon d’Hermione Granger, le doigt haut levé, pleine d’assurance. Le maître avait soulevé les sourcils en accents circonflexes, mais m’avait dit de venir. J’étais montée sur l’estrade, et sans même tortiller mon tablier orange, m’étais lancée dans la récitation du poème que je connaissais par cœur.

« Le brouillard a tout mis dans son sac de coton, le brouillard a tout pris autour de ma maison… »

Un formidable éclat de rire m’avait coupée dans mon élan. Malgré ma diction impeccable, malgré le ton, posé juste comme il fallait, ils se moquaient de moi, tous, comme si je m’étais trompée. Le maître avait eu beau leur faire les gros yeux et leur demander de se taire, ils avaient continué de rire et de claquer leurs pieds sur le parquet de bois. J’étais retournée en larmes à ma place.

Maman m’avait expliqué, le soir même, que c’était mon accent qui les avait fait rire. J’avais un accent ? Oui, j’avais un accent, celui des marseillais, qui provoque l’hilarité partout ailleurs que dans ma Provence natale, et je le payais cher. J’avais adopté le mutisme le plus complet à l’école, écoutant, m’entraînant à parler pointu dès que j’étais hors de portée des oreilles moqueuses, sans jamais y parvenir complètement. En quelques mois, j’étais devenue apatride. Les marseillais se moquaient de mes voyelles fermées, les savoyards de ma musique vocale.

Je comprendrais vite que reproduire dans toute sa finesse un accent est presque impossible. Les marseillais, quand ils s’essaient à dire comme les savoyards, « sors ouar les deux bœufs qu’on les compte » s’étirent ridiculement et sans succès la bouche en cul de poule, et jamais un savoyard ne saura placer à propos dans une conversation le plus élémentaire des « con de la Manon ». L’opposition n’est pas seulement linguistique, elle est culturelle.

Ma seule consolation était venue de mon maître, qui au bout d’un mois, après avoir constaté ma maîtrise de la lecture et de l’écriture, avait déplacé mon pupitre dans les rangs des CP.

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piedmarie3

mardi 19 mai 2015

Le Monde de Victor - 1

Je vous avais livré en vrac, voilà déjà un bon moment, quelques-uns de mes souvenirs d'enfance. J'ai travaillé sur ces fragments, je les ai complétés, arrangés, dans l'idée de les envoyer un jour à un éditeur. Mais finalement, ils sont bien là où ils sont, chez moi, à disposition de ceux qui voudront bien lire. Si ça vous plaît, tant mieux, sinon, who cares ?

 

Ce matin, j’ai pilé de l’ail dans le mortier de maman. Elle me l’avait offert voici quelques noëls, le mortier de Victor, qui le tenait de sa mère Louise, qui l’avait emporté avec elle en quittant les montagnes des environs de Modène. Un mortier de marbre de douze kilos, moulu au fond par les pilons qui se sont succédé entre leurs mains. Mon arrière-grand-mère, sa mère, ma grand-mère, ma mère. Ce matin, c’était la première fois que, mon pilon d’olivier à la main, j’allais piler de l’ail sans elles. J’ai attendu longtemps, après qu’elles soient parties. J’écrasais les gousses au couteau, et puis je me suis dit que c’était trop couillon. J’ai posé le mortier sur la table, et j’ai pilé de l’ail. C’était exactement pareil que la toute première fois.

Petite, pile-moi de l’ail.

Le même mortier de marbre, un pilon de pierre rouge, l’ail qui en explosant m’explose la narine, et la voix de Victor.

Je suis en train de lire Irving, que la mémoire obsède. On croit se souvenir alors qu’elle nous rappelle. Il a raison, Les voix partagent des si-peu-de-chose qui vous scotchent un souvenir. Kundera lui parlait des gestes qui ressuscitent des visages disparus. Les odeurs… Victor sentait la cologne lavande, le dimanche seulement. Elle avait le reste du temps l’odeur de ses paniers. Champignons-prunes ou asparagus-menthe, odeurs de sa cuisine, artichauts barigoule, petits farcis, escargots au fenouil, toutes recettes nécessitant abondance d’ail.

Petite, pile-moi un peu de l’ail. Me voilà juchée sur la chaise, un tablier trop grand ficelé sur ma robe, le pilon à la main, guidée par la voix ronde et pétrie de l’accent de Raimu, celle de Victor, Léon, Nino ou Jules, ses sœurs, toutes rebaptisées de noms masculins par leur père qui quatre fois espéra en vain un garçon, lequel lui vint enfin après quatre filles.

Victor était l’avant-dernière, entre les deux héritiers mâles, Albert et Henri. Elles et ses sœurs font partie de cette génération qui aura vu la fin des tramways hippomobiles, celle du « trasbordeur », les premiers téléphones, deux guerres mondiales et l’Internet. Pareil que si elles étaient nées sous Napoléon, à une guerre près. La première fois que je lui ai parlé de la révolution qu’était le Télex au début des années 80, Victor a eu du mal à me croire. Quand, au milieu des années 90, je lui ai montré un téléphone portable, elle a haussé les épaules. « Tu me prends pour plus couillon que je suis ». Il a fallu que je compose le numéro de Jules et qu’elle entende sa voix pour admettre que ça fonctionnait. « Dis, je te téléphone avec un appareil qui a pas même un fil électrique ! »

Il y avait là de quoi dérouter de moins instruits qu’elle, qui n’avait fréquenté l’école que deux années, le temps d’apprendre à compter et à faire ses lettres. De belles lettres appliquées aux courbes de tabellions antiques, aux majuscules artistiques, de quoi signer son nom ou écrire une liste de commissions, mais guère plus. Elle ne comptait pas beaucoup mieux qu’elle écrivait, à jamais déroutée par l’irruption, en 58, des nouveaux francs. Dans les magasins où je l’accompagnais, je  faisais, sur ses insistances, la conversion en ancien francs et forcément, elle trouvait tout trop cher. Je n’ai véritablement compris ce qui les suffoquait si fort lors de leurs emplettes quotidiennes, elle et ses sœurs, que vers l’âge de sept ou huit ans. J’avais passé l’après-midi du mercredi à écosser des paniers de petits pois pour Victor qui m’avait promis, comme salaire de mon œuvre, cinquante francs pour m’acheter des bonbons. Avec le carambar à un centime (l’un de ces anciens francs larges, ternes et de peu de poids, je n’étais toujours pas arrivée, au bout de l’après-midi, à calculer combien j’aurais de carambars, déjà handicapée par une acalculie profonde, mais je m’étais mille fois dépeint l’indescriptible orgie, refoulant dans l’ombre le spectre du dentiste. Les petits pois écossés, j’avais suivi Victor dans sa chambre. Elle avait sorti du tiroir de son armoire son porte-monnaie grand comme une valise et m’avait tendu cinquante centimes. Le regard que je lui rendis en échange, l’affaissement de mes traits lui firent comprendre le malentendu.

« Mais qu’est-ce que tu allais croire ? ».

Qu’est-ce que j’allais croire ?

Ca faisait cinquante malabars, ça je pouvais le calculer, et j’avais pris une rude leçon d’économie. Je ne m’étonnerais plus jamais qu’elles s’offusquent du prix de la farine. Même en temps de guerre, on l’aurait pas vendue à ce prix-là. 

*

 

Bien des enfants ne voient leurs grands-parents qu’occasionnellement. J’ai toujours, ou presque, vécu sous le même toit que Victor.

Mes plus anciens souvenirs c’est elle qu’ils me montrent. Une cuisine étroite et sombre, un placard vert encastré dans le mur, l’odeur du pain d’épice, magique. Elle m’en tend une tranche, je mords voracement. C’est mauvais à vomir, comme l’odeur des tripes qu’elle met quelquefois à bouillir sur la gazinière.

Le gaz, ça pourrait être le titre du chapitre de leurs vingt ans. Pour Victor et ses sœurs, c’est le must du confort. Elles disent « le gas ». Mais comme avec « l’électrique », il faut être prudent. Le gas, ça explose, et l’électrique de l’époque, en 110 volts, est redoutable. Victor s’est brûlée une fois avec un fer à repasser. Elle était seule, et elle est restée « collée » au fil dénudé plusieurs minutes avant que son mari arrive pour débrancher l’appareil. Leurs premières réticences ne seront jamais complètement vaincues. Elles se méfient de ces énergies et technologies qui leur paraissent un peu diaboliques, et Victor à 80 ans passés continuait à se servir d’une cuisinière en fonte qui ronflait des chaleurs diaboliques au centre, fondantes sur les bords, où elle laissait mijoter ses marmites de daube, séchait ses champignons en chapelets, rôtissait ses volailles. Et puis toutes ces nouvelles machines coûtent. « Vé, ça te bat la crème, mais ça te vide le porte-monnaie ». Ca ressemble, aussi trop à de l’oisiveté pour être utilisé par des honnêtes femmes. Elles n’ont pas l’habitude du confort, et si les limites de leur instruction sont toujours proches, leur moralité, forgée aux principes du dix-neuvième siècle ne connaît pas de bornes. Jamais « le crédit » ne trouvera grâce à leurs yeux. On n’achète que ce qui est indispensable, et seulement si l’on a de quoi le payer. Et que feraient-elles une fois pourvues des robots ménagers qu’on a commencé à leur vanter dès les années 40 ?

 

 Mes parents ont très tôt partagé avec ceux de mon père une grande maison neuve, chantier inachevé planté dans une friche à Allauch, aux portes de Marseille. Qu’on me permette ici une parenthèse. Lors de mon année de cinquième, notre prof de français nous avait fait plancher sur une dictée tirée d’un texte de Pagnol dans laquelle était mentionné le nom de ce village. Le manuel du prof l’orthographiait « Allo ». Du grand n’importe quoi, et je m’étais insurgée du point ôté à ma copie, sans obtenir gain de cause. Il avait fallu, la semaine suivante, que je ramène à mon enseignant l’exemplaire vermoulu de « La gloire de mon père » qui trônait en bonne place dans la bibliothèque de maman pour qu’il consentît enfin à reconnaître – non pas son erreur, ou celle du manuel de français – mais l’éventualité qu’il existât « une orthographe obsolète ». Sûrement que ce prof était parisien, j’avais haussé les épaules devant tant de mauvaise foi, et renoncé à le convaincre.

Mon père était alors chauffeur de bus. Maman, jusqu’à ma naissance, branchait sur un tableau géant le 12 à Toulon sur le 63 à Marseille. C’était, disaient-ils, « avant l’automatique », une notion qui n’est plus familière qu’aux contemporains de Fernand Raynaud.

La modestie de leurs ressources avait convaincu maman de sacrifier ses réticences à la cohabitation avec ses beaux-parents aux bénéfices d’une maison à la campagne.

Mes premiers souvenirs, pourtant, me montrent le balcon de la rue Pierre Roche à Marseille où j’ai passé mes premières années. Je sens l’odeur immonde de la tannerie proche, j’entends la voix de maman qui m’exhorte à la patience. Victor et Antoine, qui ont promis de venir aujourd’hui, ne vont plus tarder. Enfin le camion jaune cagagne s’engage sur le parking, les portières claquent, la haute silhouette d’Antoine se dessine dans la cour écrasée de soleil, celle plus frêle de Victor, celle de Rex, le chien noir.

« Pépé ! Tu m’as apporté des arabes ? »

« Un plein cageot, petite ! ».

Il est aussi impatient que moi, et répond aux questions que je lui fais depuis le quatrième étage. Le camion de pépé, c’est la caverne l’Ali-Baba, dont maman me raconte souvent l’histoire, et qui m’a marquée au point que je grimace toujours des sésame ouvre-toi à des bocaux récalcitrants. Le camion d’Antoine regorge de cageots d’arabes, de bananes, d’oranges parfumées, de dattes fraîches, de figues de barbarie qui piquent les doigts, de jujubes et de cerises qu’il vend sur les marchés. Chaque fois qu’il vient à la maison, il m’apporte un trésor. Des pochettes surprises jaunes ou rouges, cornets de carton hauts comme moi que je pille à la recherche du sifflet ou de l’automobile de plastique enfouis sous les délicats papiers de soie ; des sucre d’orge arc-en-ciel qui poissent aux doigts ; des godets de peinture, des feuilles de gommettes…  Je m’accroche à son cou, je le respire, il sent la cigarette et l’anis, il m’embrasse.

« Alors ma quique, fais voir comme tu es belle ! ».

Il a posé le cageot d’artichauts sur la table en formica du salon. Je ne retiendrai leur nom que des années plus tard, je ne saurai jamais l’écrire sans vérifier son orthographe : artichauds, artichots, d’artichaux – toujours moins fantaisistes que les arabes de mes trois ans. Rex jappe dans mes jambes, pousse son museau noir dans mon cou, se couche à mes pieds en gémissant. Il est Tornade, moi Zorro. Sitôt que je m’installe à califourchon sur son échine, il se relève en douceur et me promène en souriant. Si, Rex sourit, de toutes ses longues babines ourlées de sombre.

Pépé, il est sûr que je serai la première femme Président de la République, ou Académicienne, ou Pilote d’avion. Sa quique est promise à un destin hors du commun.

Le sien, de destin, va me l’enlever à peine un an plus tard, quelques mois après que nous ayons tous emménagé dans la maison d’Allauch. Un arrêt prolongé au bistro, la nuit qui tombe, un platane sur la route, et puis les gendarmes à la porte qui viennent détruire le monde de Victor. Victor qui s’inquiète depuis déjà quelques heures, parce que le chien pleure de longs cris tristes.

Elle a cinquante-cinq ans, elle est veuve, et pourtant ses meilleures années, hors celles de l’enfance, sont encore à venir. Les plus sombres aussi. Le soir de l’enterrement d’Antoine, je la regarde assise sur le canapé de velours côtelé vert mousse, voutée, son mouchoir à carreaux roulé dans sa main maigre.

« Mémé, pourquoi tu pleures encore ? »

« Je pleure parce que mon mari est mort. »

« Maman, elle a dit qu’il est au Paradis. ».

La mort, quand on a quatre ans, n’est rien qu’une péripétie, et l’éternité bien difficile à appréhender. Victor m’agace à pleurer comme ça sans raison. Si maman a dit que ce n’est pas grave, elle a raison. Elle a toujours raison, alors j’en use avec Victor comme on en use avec moi lorsque je m’abandonne à un caprice. Je la laisse sur le canapé avec un haussement d’épaules en lui assénant la même phrase cruelle qu’on me jette en pâture quand je suis à sa place.

« Pleure, tu pisseras moins. »

Victor redouble de larmes, se tourne vers maman.

« Elle a pas de cœur. »

Maman a froncé les sourcils derrière ses lunettes à montures noires, et je m’en vais en soupirant. Des tas de gens viennent voir Victor, ils amènent à manger. Ses sœurs, ses frères, leurs femmes et leurs époux, les neveux, les nièces…

« C’était un poivrot, ça devait arriver. »

C’est ça que répètent à l’envi les voisins, les beaux-frères, les amis, qui accompagnaient volontiers Antoine quand il levait le coude.

Pépé picolait dru, victime d’un alcoolisme bonhomme et sans aller jusqu’à sombrer dans les caniveaux, avait tout de même du mal à trouver le trou de la serrure quand il rentrait le soir.

Alcoolique comme les affreux types sur les affiches, Antoine ? Ce modèle d’élégance à la Brummel avec son catogan noir dans ses cheveux gris, son profil d’aigle, ses ronflements sonores durant sa sieste, son talent de dessinateur, son amour des abeilles, son côté fanfaron, la gloire qu’il tirait d’être l’ami de Fernandel, l’Etoile de la Provence… ?

Pépé, après la sieste, s’installait souvent à son grand bureau de bois foncé recouvert d’une épaisse plaque de verre pour y faire ses comptes du marché. Sur la gauche, entre le bois et le verre, il avait glissé la photo d’un homme en costume sombre et chapeau blanc au sourire de cheval barrée de quelques mots à l’encre noire. A mon ami Antoine, Fernandel. Rien ne réjouissait tant pépé que l’apparition, au marché, de son ami célèbre qui continuait de venir quelquefois acheter chez lui ses légumes et à le gratifier d’une accolade publique. Il en tirait l’une de ces imbéciles fiertés de péquenot qui se glorifie des hasards de l’enfance.  Lorsque je suis partie de la maison, l’année de mes dix-huit ans, pour des études universitaires exemptes de la magnificence qu’il rêvait pour moi, Victor m’a offert le bureau. « Tu en auras besoin, et moi je m’en sers pas. ». J’ai déménagé le bureau, mais elle a conservé la photo. Antoine y tenait comme à la prunelle de ses yeux.

Posté par Marie Fox à 07:53 - Le monde de Victor - Commentaires [8] - Permalien [#]

piedmarie3

samedi 16 mai 2015

Ni she wa gue...

c'est du moins ce que j'entends, et ça veut dire "ma petite pomme". C'est le nom du tube de l'année en Chine, qu'on entend en boucle sur les ondes. Chonchon m'a raconté qu'à Hefei, ça leur prend partout et n'importe quand, ils se la mettent sur un Iphone et ils (surtout elles) se la chantent en faisant la chorégraphie, à la sortie des cours, dans la rue, dans les dortoirs... Bref, si vous voulez l'entendre c'est là. Allez tous en choeur, Ni she wa gue blablabla...

Posté par Marie Fox à 11:08 - Mùsica - Commentaires [2] - Permalien [#]

piedmarie3