Melting Pot et vin blanc doux

Parce qu'on peut pas compter que sur la Providence.

vendredi 24 novembre 2017

N'oublions pas de rire.

Y’a des matins comme ça où tombe un météore. Par voie de mail, c’est si moderne, et tellement moins tragique que ces cartons bordés de noir. Le mail d’un pote, qu’on ouvre sans se méfier, normal, pour un rencard café, pour un ciné, ce weekend je peux pas, j’ai galère. Avant de poser les yeux sur les mots, on s’est construit une hypothèse, banale ou rigolote, et puis on lit. Lulu est mort lundi. Et assommé déjà, le cerveau se défend. L’allitération dis, Alain, c’est un hommage posthume ? On sait bien que c’est pas une blague, même qu’on voudrait bien. Mais non, c’est là, noir sur blanc, comme le premier vers d’une comptine pour enfant. Lulu est mort lundi. Puis quelques détails suivent, où et comment. Chez lui et connement, on sait pas trop exactement. Mais c’était pas un météore. Alors devant nos yeux défilent trente ans d’images, de cafés, de bouquins partagés. Trente ans de vannes, de plans foireux, d’histoires de chats dont j’avais rien à secouer. De Bergerac devant la cheminée un soir de janvier gris. De semi-confidences, n’oublions pas de rire même quand il pleut dedans. T’avais déménagé. On s’est vus cet été et tu pétais la forme. Tu sortais des galères, à cinquante ans passés. Enfin. Ca m’avait fait plaisir. J’ai pas de Bergerac, et puis il est trop tôt pour se pinter la gueule. Et pour ce que ça vaut, trop tôt pour se barrer. Mais je l’ai toujours dit, tu fais les mauvais choix. Lulu est mort lundi, et ça va me hanter.

N’oublions pas de rire même quand il pleut dedans.

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piedmarie3


mercredi 22 novembre 2017

what's what ?

Vous connaissez tous, bien sûr, cet ouvrage suranné qu’est le « who’s who », liste d’éminents citoyens britanniques (définition redondante, les citoyens britanniques ayant tous une propension à se définir comme éminents vis-à-vis du reste du monde). Le what’s what, c’est tout simplement, pour moi, le fabuleux dictionnaire d’Oxford dont je vous causais y’a pas si longtemps.

Les rédacteurs de dictionnaires sont, à mon humble avis, les bienfaiteurs les plus méconnus de l’humanité. Mais reprenons les choses dans l’ordre. Lors de mon dernier séjour éclair à Paris, je suis allée faire un tour dans un micro musée situé derrière le Luxembourg sous l’enseigne de MUNDOLINGUA. Ici, pas de foule, pas de queue, pour tout vous dire, j’y étais seule. L’histoire des langues retracée sur des écrans interactifs posés sur des palettes, quelques pièces rares, dont, ô joie, un authentique Calepin. J’en rêvais. On a les rêves qu’on peut. Le calepin, qui désigne un carnet de format modeste, est ce que l’on nomme une antonomase. C’est-à-dire un nom commun issu d’un nom propre, en l’occurrence celui du moine Calepino, un italien qui, au tout début du 15ème siècle rédigea un dictionnaire multilingue désigné aux rares voyageurs de l’époque. La transcription de termes latins dans pas moins de dix langues européennes, un succès d’édition sans précédent pour un ouvrage profane, bref. Je rêvais d’en voir un, c’est fait, et mon estime pour les valets de l’époque remonte d’un cran (s’il en était besoin, Planchet ayant peut-être moins de noblesse que d’Artagnan mais autant de prestige), le calepin en question devant peser, à vue de nez, dans les quinze à vingt kilos. Les dictionnaires, donc, sont pour moi une source toujours renouvelée d’émerveillement, tant il me paraît ahurissant qu’on puisse aimer les langues jusqu’à leur consacrer une vie entière de recherche. Et celui dont je me sers le plus souvent, c’est le fameux Oxford, dont l’histoire nous est racontée avec brio par Mark Forsyth dans son Etymologicon. Je le cite (longuement, le traduire étant plus simple que rédiger –on ne saurait faire mieux que lui –l’histoire de la conception de l’ouvrage) « fruit de la collaboration d’un Ecossais, James Murray, qui n’avait fréquenté les bancs de l’école que jusqu’à l’âge de 14 ans et d’un criminel américain à la santé mentale défaillante. C’est alors, on était en 1960, qu’il devint membre de la Société Philologique, célèbre pour son amour des mots.

La société philologique s’était attelée à la rédaction d’un dictionnaire d’anglais qu’elle voulait plus complet que tous ceux qui l’avait précédé et finit par conclure un contrat avec les Presses Universitaires d’Oxford.  James Murray, toujours enseignant, prit la tête du projet.

Le dictionnaire Oxford devait retracer l’évolution de chaque mot de la langue anglaise, ses différentes acceptions listées par ordre chronologique et illustrées d’exemples d’auteurs. Compiler les citations n’était pas un problème, il n’était que de lire tous les livres rédigés en anglais,  mais Murray lui-même ne pouvait mener à bien cette tâche tout seul. Il publia donc des annonces afin de recruter des lecteurs volontaires, des gens qui affronteraient franchement les bibliothèques afin d’en extraire méthodiquement les phrases les plus représentatives.

Il nous faut cependant laisser Murray à ses lectures méthodiques un moment pour nous concentrer sur les personnes de Eastman et Lucy Minor, un couple de missionnaires qui avait quitté la Nouvelle Angleterre dans le louable but de convertir  l’île païenne de Sri Lanka au culte de Jésus. C’est là qu’en 1834 leur était né un fils, William Minor.

Hyper religieux, les Minor, très tôt, jugèrent excessif l’intérêt que portait leur fils à la gent féminine. Leur puritanisme les porta peut-être à exercer une répression démesurée, mais la suite des événements montre qu’ils n’avaient pas forcément tort. Ils expédièrent leur rejeton, avec toutes ses malles, dans un internat américain qui exercerait sur ses ardeurs l’effet d’une douche froide. On se souvient que  l’Amérique du XIXème siècle ne badinait pas avec les mœurs.

De la vie sexuelle de William Minor durant ses années d’internat, nous n’avons, Dieu merci, pas de trace. Il finit par s’inscrire comme étudiant en médecine à l’université de Yale, et dès le début de la guerre civile, s’engagea comme chirurgien de camp dans les rangs unionistes.

L’exercice de la médecine est en général assez plaisant. On guérit des patients, ça les rend heureux, et même s’ils ne guérissent pas, ils restent raisonnablement reconnaissants au médecin de ses efforts. Hélas, Minor se vit confier la tâche fort peu thérapeutique de marquer les déserteurs.

Il était de coutume de marquer au fer rouge les infortunés repris par l’armée qu’ils avaient désertée. Le D imprimé sur leur joue les dénonçait publiquement comme lâches. C’est à Minor que fut confiée la tâche de manier le fer et, détail important pour la suite de notre histoire, l’une de ses victimes était un immigré irlandais.

La guerre finie, il fut envoyé à New York, mais rapidement ses supérieurs, choqués de son opiniâtreté à fréquenter les bordels, le mutèrent en Floride. Le fait qu’il ait réussi à faire rougir des militaires donne à penser que les parents de Minor n’avaient peut-être pas si  mal jugé leur fils.

Il devint alors parfaitement fou ; on le renvoya de l’armée. Il emménagea en Angleterre, dans le quartier de Lambeth à Londres, quartier qui, coïncidence, regorgeait de putains. Mais les prostituées n’étaient pas le véritable problème de Minor. Son problème, c’était le marquage des déserteurs qui pesait lourdement sur sa conscience. Un jour, Minor rencontra un Irlandais du nom de George Merret et se figura qu’il était au nombre de ses victimes, venu à lui dans l’intention de se venger. Minor se procura un flingue et descendit l’irlandais. C’était déraisonnable, Merret n’étant pas défiguré par un D sur la joue, et c’était en outre illégal.

Au procès, on constata la folie furieuse de William Minor et il fut envoyé à Broadmoor, le nouvel asile à la mode pour criminels déments, mais pas aussi détestable qu’on pourrait l’imaginer. C’était un hôpital, pas une prison, et Minor était suffisamment pourvu d’argent pour se payer un serviteur et tous les livres qu’il lui plairait de lire. C’est alors qu’il tomba sur l’une des annonces de Murray.

Minor avait du temps à revendre, et l’avantage (toujours critique dans le domaine de la lexicographie) de la psychopathie. Il commença à lire, à lire, encore et toujours, relevant citation après citation, envoyant ses notes à Murray. Des centaines de notes, puis des milliers. Sa contribution au Dictionnaire Oxford serait telle que Murray dirait un jour que l’intégralité de l’évolution de la langue anglaise, des Tudor à l’époque moderne, aurait pu être retracée en utilisant uniquement les citations fournies par Minor.

Cependant jamais Minor ne fit savoir qui il était. Il n’était pas fier de son crime, et Asile pour criminels déséquilibrés de Broadmor n’était pas l’adresse la plus recommandable en Angleterre. Il signait ses lettres W.C. Minor, Crowthorne, Berkshire, ce qui, techniquement, était vrai. Crowthorne est la ville la plus proche de Broadmor.

Ce n’est qu’en 1890 que James Murray découvrit que son contributeur d’excellence, l’homme sur lequel était construit son dictionnaire, était un dangereux dément. Il sauta dans le premier train pour aller lui rendre visite, et l’amitié entre eux fut immédiate. Ils étaient fort différents, mais se ressemblaient comme des frères, également barbus et pourvus d’une abondante crinière blanche, également amoureux des mots. Murray essaya d’apporter tout le soutien émotionnel possible à Minor, sans pourtant réussir tout à fait. En 1902, Minor se tranchait le pénis.

Ce geste, désigné sous le vocable d’autopénectomie, ne doit être pratiqué qu’après mûre réflexion. Minor avait une bonne raison. Son confinement l’avait amené à la conclusion que ses parents et ses supérieurs de l’armée ne s’étaient pas trompés : tous ses problèmes venaient de son hypersexualité. Même s’il avait raison, il aurait pu faire ce qu’auraient fait la majorité des hommes soucieux de réduire leur appétit sexuel, ce que fit le théologien Origène, et s’en tenir à une amputation des testicules. L’un des problèmes posés par la pénectomie, c’est la difficulté à uriner. Rapidement, l’état de Minor se dégrada. En 1910, Murray obtint des autorités judiciaires que Minor soit relâché et renvoyé en Amérique où il finit ses jours, emportant dans ses bagages les six premiers volumes du dictionnaire. L’histoire, hélas, ne dit pas si cela le consola de la perte de son membrum virile. »

J’espère que vous vous êtes bien amusés, et j’en profite pour vous signaler que Mark Forsyth vient de sortir un nouvel ouvrage intitulé « a short history of drunkenness », opuscule qui devrait plaire à ce cher Jacques Rouvière, lui-même auteur d’un « Tchin-Tchin, petites histoires et grands plaisirs autour d'un verre de vin » dont je ne saurais trop vous recommander la lecture (en français cette fois).

 

 

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piedmarie3

vendredi 10 novembre 2017

La vie des mots

 

 Oui, c’est une contrepèterie, et chose rare, une de celles qu’on peut enseigner aux enfants. Bref. Ce n’est pas là le sujet qui me préoccupe. En faisant mon tourduweb-café ce matin, je tombe sur ce titre du Guardian « Media hails success of Trump’s pilgrimage to Beijing ». Le sens est parfaitement clair, pas besoin de dictionnaire, si ce n’est que ce « hail » me titille l’oreille. Hail, en anglais, c’est la grêle. Du moins, c’est le sens que je lui connais, mais il signifie aussi, visiblement, « célébrer ». Dans ces cas-là, déformation professionnelle oblige, j’ouvre mon dictionnaire. Et je découvre donc que c’est aussi « héler » (un taxi), « saluer »  (all hail ), « venir de » (hail from) et « Ave » dans le fameux « Ave Maria » (Hail Mary) – et je m’étonne qu’on ne me l’ai jamais faite. Mais alors, quid du visage grêlé ? dit-on hailed face ? Ben non, bien sûr. On dit « pockmarked". L’intestin grêle lui devient le « small intestine », et le maigrichon (aux jambes grêles) est tout simplement « skinny », lequel skinny désigne également le lait écrémé ou les ragots (gossip). Chaque fois que je dévide ce genre de bobine de mots pour mes élèves, ils sont partagés entre ahurissement et désespoir, et franchement, je les comprends. Il n’y a pas si longtemps, l’un de nos estimés ministres, je crois que c’était Luc Châtel, prétendait amener nos écoliers à parler l’anglais aussi bien que leur langue maternelle dès la fin du primaire. Il nous arrive à tous de proférer de louables conneries. Mais celle-là me revient en mémoire chaque fois que j’ouvre un dico (et croyez-moi, c’est tous les jours). J’ai beau travailler cette langue depuis des décennies, je suis encore bien loin de la parler comme ma langue maternelle. En vrai, je crois que jamais je n’ai traduit une page entière sans me reporter à ce fabuleux ouvrage qu’est l’Oxford Dictionnary dont, c’est promis, je vous conterai l’histoire un jour où je n’aurai rien d’autre à faire. En attendant, all hail, faut que j’aille faire des courses parce que je n’ai plus de café, et sans café, je ne suis plus moi-même.

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piedmarie3

jeudi 2 novembre 2017

Free style.

J’expérimente, depuis quelques semaines, une forme d’enseignement, que je ne saurais qualifier mieux que d’extra-scolaire, pour un public tellement diversifié que j’en perds mon latin. Vous vous en foutez, mais j’ai bien l’intention de vous raconter quand même. Je donne des cours « de français » à la Croix Rouge. « De français », avec des guillemets. Parce que ça ne ressemble à rien de ce que j’ai pu faire jusqu’à présent. Les gens qui sont rassemblés là dans une salle ouverte à tous les vents entre le coin dentiste et le coin aide alimentaire viennent de tous les bouts du monde. On les appelle, ô poésie, des primo-arrivants.

Ils ont des noms imprononçables, et ne parlent pas un mot de français. Ils ont huit, seize, vingt-cinq ou cinquante ans, ils sont blancs, noirs, gris quelquefois, et constituent l’assemblée la plus polyglotte qu’il m’ait été donné de rencontrer. Parce que la première chose dont on a besoin pour communiquer – outre des talents au pictionary – c’est une langue commune. Exit l’Albanais, qui, malgré des sonorités italiennes est en fait une version dialectale du martien, le Swahili, le Quechua ou l’Algonquin. Mais je cause passablement bien l’anglais et l’espagnol, et comme ce sont des langues fort répandues, en établissant des « chaînes de communication » on arrive à se faire entendre de chacun. Les mômes, le plus souvent, me servent de premier maillon. Ils parlent anglais, ils ont appris à l’école. Ils traduisent dans leur langue pour leurs parents. Qui eux maîtrisent d’autres langues qu’ils ont en commun avec l’improbable voisin que leur envoie le sort. Et ce cours de français est en fait une tour de Babel qui se monte marche après marche. Chacun, sa truelle à la main, coopère à son édification, et soyons francs, c’est le bordel. Mais tout le monde avance, et répète à l’envi « le petit singe est sous la table », parce que l’absurde aussi est une langue commune. Cahin-caha. Jusqu’au moment où un grain de sable vient se glisser dans l’engrenage. Ce matin, pas d’anglophones, pas d’hispanophones. Mon seul « premier maillon » était un russe germanisant. Ho fan de pute. L’allemand est une langue que je mâchonne à peine. Et seulement quand j’ai forcé sur le Fernet Branca. Hé bien croyez-le ou non, on y est arrivés quand même, à grands coups de café (avec un seul f et mit eine bischen milch bite) et d’éclats de rire, on a même réussi à gérer le genre des noms, les distinctions un/une/des/le/la/les, j’ai laissé béton pour le « du ». Faut pas déconner non plus hein. Y’a des subtilités qui vous épuisent. J’ai demandé grâce au bout d’une heure et demie. Je savais plus où j’habitais. Eux non plus, mais on s’est bien marrés.

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piedmarie3

lundi 31 juillet 2017

Mark Forsyth ou l'art d'écrire.

Vous qui bullez sur la plage en vous demandant ce que vous pourriez bien lire, ne cherchez plus. Enterrez sous le sable les insipides Musso, Levy et autres écriveurs qu’on vous vante en tête de gondole, et suivez-moi, c’est par là. Mark Forsyth est Grand Breton, et amoureux des mots, tous les mots, surtout les bizarres, les inattendus, les loufoques, les qui l’air de rien ont toute une histoire, et il aime les raconter, dans des opuscules toujours instructifs, toujours amusants, et toujours bien écrits. De l’Etymologicon aux Elements of eloquence, en passant par le Christmas Cornucopia, jamais il ne déçoit. Ce type doit dormir avec un dictionnaire en guise d’oreiller, et ça devrait suffire à vous le rendre plus que sympathique. Je n’ai pas le temps de développer le sujet, j’ai des traductions qui m’attendent, mais commencez toujours par son blog, qui s’appelle Inky fool, vous y trouverez maintes pépites qui devraient vous pousser à ouvrir tout grands vos bras au reste de ses pages. A bon entendeur…

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piedmarie3


jeudi 27 avril 2017

C'est la faute à qui ?

Et si je poussais une longue plainte déchirante pudiquement cachée sous la morsure de mon humour ravageur ? interrogeait Desproges dans une autre vie. Il y a belle lurette, hélas, que les humoristes tiennent plus du ravagé que du ravageur. Ce n’est pas le seul changement notoire qui subrepticement se soit insinué dans nos existences. Il y a encore trente ans, un humoriste pouvait ouvrir sa gueule comme bon lui semblait sans se voir censuré. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le politiquement correct, importé d’une outre atlantique puritaine, a conquis le droit de faire fermer leur gueule aux inconsidérés de tout bord. Dieudonné, par exemple – que j’exècre, ne nous méprenons pas – a plusieurs fois été contraint au silence par voie légale. A croire que nos oreilles, trop sensibles, et nos cerveaux, trop mous, ne nous permettent pas de nous forger un jugement tout seuls. Il faut préserver le peuple des mauvais esprits. C’est comme ça qu’aujourd’hui Pierre Emmanuel Barré s’est vu sucrer sa chronique pour avoir mis les pieds dans le plat. Non, les abstentionnistes ne sont pas  coupables, et oui, s’il est élu, Macron sera la pute du peuple, dit-il.  Ta gueule, répond Nagui, sur quoi Barré prend la porte. Que les propos de Barré soient discutables,  ou pas, n’est pas le fond de l’affaire. Le propre d’une démocratie, c’est justement d’accepter la contradiction, c’est aussi sa faiblesse. Aujourd’hui, on accable les abstentionnistes, on agonit d’insultes Mélenchon qui ne se précipite pas pour appeler à la résistance au FN, on prie ceux qui appuient là où ça fait mal de ne le faire qu’en privé, portes closes. En 2002, quand le pen père (je réserve les majuscules aux noms propres) est arrivé au 2ème tour des élections, les Français ont voté comme un seul homme pour préserver leur honneur. C’est loin d’être le cas aujourd’hui, et un certain nombre d’analystes (qui ont vu très tôt que Trump serait élu, alors que personnellement je n’arrive pas encore à y croire) nous mettent en garde : une victoire de marine le pen n’est pas exclue. Il y faudrait, bien sûr, une conjonction malheureuse de circonstances. Mais si l’on ajoute aux voix frontistes celles d’abstentionnistes réticents à adouber le Foutriquet suffisant qui peine à convaincre les alcooliques illettrés que la finance fera leur salut,  on s’éloigne sensiblement de la marge de sécurité. Je ne crois pas que l’opprobre jetée sur les uns et sur les autres soit le meilleur moyen de préserver ce qui nous unit contre ce qui nous sépare. J’irai, pour mon compte, voter Foutriquet, non sans états d’âme, mais j’irai. Faites, pour votre part, comme bon vous semble. La fracture sociale est bien là, mais les toubibs ont disparu. Il faudra qu’on se soigne tout seuls.

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piedmarie3

dimanche 27 novembre 2016

Cuba libre.

30 décembre 1990.

 

La terre semble plantée d’allumettes géantes, bois sombre, tête de phosphore vert. C’est à l’atterrissage que je les vois enfin, les palmiers fichés dans la terre cubaine. A la descente de l’avion, dans l’humidité étouffante, je découvre les poules sur la piste cahoteuse. Un type entre deux âges, le cigare pendu à la lèvre, me tend mon passeport. La casquette semble être la seule pièce d’uniforme des douaniers. Je cherche un taxi. Rien ici ne rappelle la presse des aéroports européens. Pas de boutiques détaxées, pas de bar, quelques voitures disloquées attendent au bord de la route. Je m’explique avec le chauffeur. L’espagnol de Cuba est moins éloigné du mien que je ne le craignais. En route pour la Havane. Je laisse derrière moi l’aéroport José Marti. Je vais retrouver son nom dix fois en quelques kilomètres. Sur la façade d’une raffinerie de sucre, sur les murs, le nom du poète s’étale en lettres noires ou rouges, peintes à la main, comme la signature du pays. Ici, c’est lui le héros. L’entrée dans la ville est aussi l’entrée d’un siècle révolu, mal identifié. Les bâtiments mêlent cahutes de torchis et monuments de marbre. Partout fleurissent les slogans imbéciles qui font les grandes révolutions. La Patrie ou la Mort. Hasta siempre.

Devant le Hilton, je descends ma valise du coffre de la voiture. Je suis plutôt habituée aux dehors spartiates et hideux des Campaniles. L’avenue est sillonnée de bus rouges, de voitures américaines des années 50 dans lesquelles s’empilent les familles en grappes colorées. Les rétroviseurs tiennent à grand renforts de fil de fer, de clous rouillés, de ficelles usées. La musique coule partout de vieux transistors gros comme des machines à sous. Plantée sur le trottoir, j’ai du mal à détacher mon regard du tourbillon qui m’entoure. C’est dimanche. Les petites filles portent des robes rouges, roses, sur des dentelles et des souliers vernis. Les vieux, assis en grappe sur des moellons, des baquets, fument des cigares qu’ils roulent sur leurs genoux. Un photographe s’abrite derrière le rideau noir de l’appareil en accordéon qu’il utilise pour immortaliser les passants qui se pressent pour se faire prendre en photo. Dans une cahute de planches, une femme vend des hamburgers de porc et du coca maison, brassé à même un vieux bidon d’huile. Elle plonge les gobelets dans la mixture, encaisse, passe au suivant. Je crève de faim, l’hôtel attendra. Je mords dans la viande grasse, bois un grand coup du coca local. Ca a le goût d’un laxatif sucré, dont l’effet ne se fera pas attendre. Je regagne l’hôtel. Marches monumentales, femmes de chambre en bonnet blanc, la porte de la chambre coince. Meubles d’acajou, peintures en ruine, une télévision des années 40 surplombée de fils de fer en guise d’antenne. Le coca me ravage les entrailles. La porte de la salle de bains est coincée elle aussi. On m’envoie un homme à tout faire qui l’ouvre au pied de biche. Elle ne ferme plus. Je m’engouffre dans le cabinet d’aisances, juste à temps. Le PQ, hélas, est tellement imbibé de l’humidité ambiante qu’il se détache en lambeaux sous mes doigts fébriles. Je vomis le coca. Heureusement, la chasse d’eau marche. Je vais passer l’une des pires nuits de mon existence.

Au matin, flageolante, je pars à la découverte de la ville. Boulevard bordé d’eau, clichés exotiques, les lauriers-rose ici donnent dans la luxuriance, pointant leurs feuilles vertes et leurs têtes écarlates au cœur même des pierres disloquées des antiques demeures bourgeoises. Peu de touristes, les gens m’abordent, m’interrogent. Espagnole ? Non, française. J’achète, près de la Plaza de Armas, qui surplombe la mer, un chapeau de paille jaune, le soleil m’assomme. Je garde ma faim pour plus tard. Je suis enceinte, je préfère éviter de répéter l’épisode de la veille. L’heure de sieste fait taire le brouhaha ambiant. Les rues se sont vidées. Seuls quelques vieux sommeillent sur les trottoirs, la radio en sourdine. Je suis perdue. Pas de taxi pour rentrer. Je vais marcher des kilomètres avant de retrouver le centre – et prendre conscience de l’importance du rafistolage dans ce pays. Tout tient dans la débrouille. Les vieilles boites de conserves, les cartons, le moindre morceau de bois sont essentiels à la survie. Fatiguée, je me pose face à l’océan, sur un mur de pierre. Un garçon passe. Il doit avoir à peu près mon âge, un peu moins. Je lui demande mon chemin. Il s’installe à côté de moi, demande d’où je viens, ce que je pense du pays. Je ne pense pas, je regarde ce monde d’ailleurs, fleuri jusqu’au trognon, exultant et misérable, partout taggué de slogans et de portraits du Lider Maximo. Il propose de m’accompagner. Me montre au passage l’immense place où se rassemblent les cubains pour écouter les discours de Fidel. Je l’interroge. La misère ? La dictature ? Les américains, me répond-il. Sur l’avenue, une vieille vend des journaux. J’en achète quelques-uns. De la propagande, obsolète et délicieuse pour qui peut regarder de loin le despotisme. Je les ai encore aujourd’hui, quelque part dans mes archives.

Si je veux me promener hors de La Havane, je vais devoir trouver un taxi. L’hôtel s’en occupe. J’ai un mouvement de recul quand je vois la voiture. Un tombeau ouvert, et qui roule pareil. Je dois attendre dans la rue pendant qu’il s’engouffre derrière une clôture pour faire le plein d’essence. Secret d’Etat. Les routes sont droites, sans un virage, désertes, et défoncées comme un Jamaïcain. Le chauffeur accélère, je me tasse sur mon siège. Un peu avant les carrefours, des pancartes annoncent « Ici depuis le début de l’année, 30, 40, 50 morts. » Pas de quoi me rassurer. Le chauffeur me dit de ne pas m’inquiéter, il klaxonne avant d’arriver aux croisements, ça suffit selon lui à éviter tout accident. Ici et là, des pajalitos pompent le pétrole. On arrive à Varadero, le paradis des touristes. L’hôtel ici est neuf, mais presque vide. Quelques canadiens, à la table voisine, déplorent la lenteur du service. On se croirait à Paris. Je souris. Plage de carte postale, pélicans posés sur les vagues, odeur de langouste grillée, de rhum, de tabac bleu. Je ne pourrai pas aller bien plus loin. Tout est trop compliqué, la chaleur épuisante. J’étais venue voir le paradis qui se cachait derrière l’étoile du Che, celui que me contaient à la fac mes profs d’espagnol. Cette révolution unique qui, la première sur ce continent donnait à son peuple des écoles et des hôpitaux. Castro n’était pas encore l’homme des purges et des prisons. On m’avait vendu un communisme à visage humain. C’était un peu vrai. Nulle part ailleurs depuis je n’ai retrouvé ce mélange unique de misère et de musique, de fleurs et de ruines, de débrouille et de fierté. J’ai remporté avec moi des images de lumières et d’ombres, de sourires, de lettres noires vantant la liberté gagnée sur le tyran De Batista, et un recueil des poèmes de José Marti. Guantanamera et Guantanamo tout ensemble, ou comment va le monde ailleurs.

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vendredi 11 novembre 2016

Quel temps dois-je employer ? GPS

Voici sur une page (facilement imprimable et à glisser dans vos classeurs d'anglais) une méthode simplissime pour identifier le temps à employer en anglais. Il vous suffit d'identifier le temps français et de vous y rapporter sur le GPS. Vous trouverez listées toutes les options qui s'offrent à vous, et qui se résument à peu de choses une fois que vous connaissez la construction de chaque temps (rappelée en marge dans le GPS).

 

 

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piedmarie3

vendredi 30 septembre 2016

The people united...

J'aime assez associer à mes heures de traduction une musique de fond qui fasse écho à la langue que je traduis. Chez les espagnols/latinos (qu'ils me pardonnent de les mettre dans le même panier) j'ai une faiblesse pour Luz Casals et Quilapayun, que mes fils détestent "positively". C'est en les réécoutant hier que m'est revenue une anecdote qui m'avait fait hurler de rire. Mon chonchon, politisé tout petit par des parents indécrottables, était venu me voir, l'année de ses 16 ans, pour évoquer le caractère "révolutionnaire" du peuple américain (et pour lui, l'amérique c'est les USA). Il avait tenu à me faire écouter un morceau de rock protestataire trouvé je ne sais où qui, selon lui, témoignait bien de la vigueur du mouvement protestataire américain. Et il m'avait balancé une traduction du "pueblo unido" de Jara sur fond de guitarre électrique, s'offusquant de mon irrépressible hilarité. Mais qu'on me pardonne, ce chant-là dans la bouche d'un américain, c'est comme le "chant des partisans" dans la bouche de Pétain. Y'a des limites à ne pas franchir...

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piedmarie3

samedi 17 septembre 2016

Traduire est poésie.

Traduire pousse au dérèglement cérébral. Analyser, recréer à l'identique, dans le respect de stictes contraintes est tout simplement épuisant. Les mots fuient, interrogent, d'autant plus sournoisement qu'on croit bien les connaître. Des mots qui sont à la fois à un autre et à soi, sans certitude aucune d'avoir perçu la juste intention de bleu, percé l'allusion hermétique. Alors on retourne à la foire à Babel fouiller les cartons d'autres siècles, les argots de bidonville, on déterre des merveilles, sans plus se souvenir de ce qui nous a menés là. On se lasse, on s'endort, on pandicule, on y retourne. On se bouffe les doigts, on renonce, presque, on se garde quelque part son interrogation. Et au moment de sombrer dans les bras de Morphée, Saint Jérôme décoche son trait, ouvre grand la Mer Rouge et l'on s'exclame, Bon sang, mais c'est bien sûr. Trop tard, of course, j'ai rendu ma copie.

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