Melting Pot et vin blanc doux

Parce qu'on peut pas compter que sur la Providence.

vendredi 18 mai 2018

La mère de Saibou.

Saibou a quinze ans. Saibou est un enfant. Ou presque. Il a traversé l'Afrique, la méditerranée et l'Italie seul et à pied ou en bateau pour arriver ici, au pied des montagnes, dans le froid de l'hiver. La première fois que je l'ai vu, il attendait devant la porte de la Croix Rouge, un peu perdu, envoyé là par une assistante sociale pour apprendre à parler français. Une gageure pour lui qui n'était jamais à l'école. Il a rejoint la petite bande de gamins de son âge qui venaient au même endroit au même moment avec le même objectif. Ils étaient cinq, tous africains. Après quelques semaines, Saibou m'a demandé de lui apprendre à lire. Les autres, Boubou, Ahmed, Koulibali et Salim ont levé les yeux, intéressés eux aussi. J'ai pris une grande inspiration. Ils ne parlaient que quelques mots de notre langue, et apprendre à lire à l'adolescence, dans une langue que l'on ne connaît pas, quand on a aucun terrain d'apprentissage théorique, ça me semblait utopique. Mais bon, va pour l'utopie. On a commencé par l'alphabet. BA-ba. Un vrai casse tête pour trouver des mots qui soient simples à lire et qu'ils connaissent. A raison de quatre heures par semaine, dans des conditions qui provoqueraient une grève immédiate de n'importe quel syndicaliste sensé, on s'est mis au boulot. Après le cours, ils retournaient à l'église où un curé leur installait des matelas pour la nuit. Au cours des semaines qui ont suivi, leur situation s'est un peu améliorée. On leur a trouvé des places en foyer, avec des vrais lits, trois repas par jour, et même une connection wifi. Et jour après jour, on a avancé. "Putain, c'est dur lire, mais écriture, très dur!". Il ne leur a fallu pourtant que quelques semaines pour maîtriser le ba-do-pu-fi-ta-ché-ja. Nous ne nous rendons même pas compte de la ressemblance sournoise du d et du b, du t et du f, abreuvés que nous sommes de lecture depuis notre plus tendre enfance. Eux en chient, passez-moi l'expression. Et puis un jour, c'était la semaine dernière, le déclic s'est produit. Ils lisaient. Oh bien sûr, pas de philodendrons vermeil ou d'asphodèles enchanteurs dans nos exercices, mais les premières oeuvres de Ratus sont désormais à leur portée. Balo a trouvé le vélo de Ratus dans la rue, il le lui a ramené. Ils en sont maintenant à ce stade de lecture où la confiance s'installe et où, pressés de bien faire, tout ce qui commence par che est cheval, et ils ont pris l'habitude de se donner une tape sur la tête quand ils se font avoir par un piège, mais ils ont aussi commencé à parler, à me raconter leur histoire. Hier, j'ai emmené Saibou boire un café après le cours. Il était resté le dernier pour lire encore un peu avant d'aller manger. "Pas café moi, après la tête tout chaud". Il a commandé un coca, et on a profité du soleil en silence un moment. Je lui ai demandé s'il avait des frères et des soeurs. Il m'a dit que oui, il a une soeur de dix ans, qui est restée en afrique avec sa mère. Son père est mort. Alors l'année dernière, sa mère lui a donné tout l'argent qu'elle avait et lui a dit de partir en France. Et puis il s'est tu. Il regardait son téléphone fracassé, il attendait. Alors j'ai posé la question. Tu as pu téléphoner à ta mère depuis que tu es parti ? Oui, une fois, quand il est arrivé à Grenoble en décembre. Depuis plus rien. Téléphoner Afrique pas facile. C'est dur. Pas nouvelles.

C'est dur pour lui, ici, tout seul, sans personne à qui parler, sans nouvelles de sa mère. J'ai fini mon café, et puis, cherchant comment lui faire reprendre un peu d'espoir, je lui ai dit que la prochaine fois qu'il pourra parler à sa mère, il pourra lui dire qu'il sait lire. Il pourra lui dire aussi, mais ça je l'ai gardé pour moi, j'attends que l'assistante sociale confirme, qu'il a un appartement et qu'il va à l'école. Ca devrait se faire d'ici une ou deux semaines. Mais quand j'évoque la mère de ce môme, au fin fond de la Somalie sans nouvelles de ce fils auquel elle a renoncé pour lui donner une chance, j'ai du mal à refouler mes larmes. Alors je pense à ces gros cons de militants identitaires qui n'ont rien de mieux à faire que surveiller leurs petites frontières de merde dans l'espoir de stopper les nègres qui s'incrustent, et je me dis qu'on est plus nombreux qu'eux et qu'il y aura un avenir pour Saibou et pour les autres. J'espère.

Posté par Marie Fox à 09:00 - Comme je veux - Commentaires [4] - Permalien [#]

piedmarie3


Commentaires

    Les larmes

    aux yeux.

    Posté par chri, vendredi 18 mai 2018 à 09:40
  • oui. mais.

    Posté par marie, vendredi 18 mai 2018 à 10:20
  • Espoir et tristesse entremêlés

    Posté par Quine, dimanche 20 mai 2018 à 09:20
  • Je ne sais pas comment vous êtes arrivé(e) ici, mais merci du détour.

    Posté par marie, lundi 21 mai 2018 à 08:52

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