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Melting Pot et vin blanc doux
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18 décembre 2007

D'outre enfance.

Les Noëls de Provence ont le goût de l’enfance. Des pièces trop petites pour leurs trente convives, des hordes de cousins, des rires des adultes trop occupés à taper la belote pour se soucier de nous, de l’odeur du sapin au salon et de la daube qui mijotait entre vieilles aux cuisines, des flaques de neige fondue à l’entrée, perpétuellement essuyées et toujours revenues, de la cérémonie des treize desserts empilés sur des Moustiers, que malheureuse, les petits vont nous les casser. Y’avait le brun des noisettes qui changeait aux chandelles, le sucre des figues sèches, le jet d’acide des pelures d’oranges qui nous niquait les yeux, la corbeille de chamallows, et dans l’armoire des parents, derrière la porte close, le monceau de paquets qu’on ne sortirait qu’à minuit et que la doyenne familiale distribuerait en grande cérémonie juste après la prière devant la crèche.

La crèche, c’était la grande affaire de Noël. L’authentique grand moment de ces préparatifs. Ma grand-mère la sortait des cartons pour la dresser sur un bahut immense qui tenait tout le mur. Pour rien au monde je n’aurais raté ça. Il n’y manquait pas un détail. Bethlehem selon Mémé. Des montagnes au fond, dressées en papier brun sur des bocaux vides, une rivière à cascade qui s’en allait remplir une mare en contrebas, un village tout entier de mas d’argile que ses fils avaient pétris quand ils étaient gamins. Elle arrangeait tout ça de mousses et de lichens, de minuscules bougies d’anniversaire dix fois allumées et éteintes, saupoudrait de farine, ou de gros sel, et on pouvait enfin passer aux personnages. Des santons de terre cuite peints menu, que d’année en année j’avais appris à connaître et nommer et qu’elle mettait en scène selon l’humeur de ce décembre-ci. Le plus souvent, tout ce monde se hâtait sur un sentier de riz vers l’étable surmontée d’une étoile en carton où avaient déjà pris place Marie et Joseph entre le bœuf et l’âne. Le curé, en tête, serrant une bible sur sa poitrine, devisait avec le marchand d’ail. Derrière eux venaient le meunier rayé de rouge et blanc, le remolinaïre avec sa meule, les bergers et leurs moutons, le Maire, avec son chapeau noir, et d’autres de son cru, qu’elle avait faits toute seule, Marius, Escartefigue, César et Monsieur Brun, qui faisaient l’écartée autour d’une table en bois sans se soucier du reste, Marie Madeleine, qu’elle posait à l’écart en serrant les lèvres, et le diable défait, couché à même le sol un couteau dans le cœur. Quand chacun avait trouvé sa place, plus ou moins chancelant sur la mousse inégale, elle me disait nous y voilà, petite. Et moi je trépignais, attendant qu’elle me dise voyons, nous n’avons oublié personne non ?

Si Mémé, Lou Ravi, on a pas mis Lou Ravi !

Celui-là, je crois qu’elle l’oubliait exprès, parce que c’était mon préféré à moi. L’idiot du village, qui s’étouffait du bonheur de la rédemption. Alors, fouillant de ses longs doigts qu’elle m’a laissés en héritage avec sa crèche, elle sortait Lou Ravi du carton, ôtait les brins de paille qui s’étaient pris entre ses bras levés au ciel, et elle me le tendait. C’était à moi de choisir sa place. Alors, en hésitant toujours un peu parce que je craignais de la contrarier, je le posais en face de Marie Madeleine, qui me faisait peine toute seule à l’écart, et nous allumions les bougies pour la première fois.

Jésus, couché dans son berceau de paille, ne viendrait s’allonger aux côtés de sa mère que le soir du réveillon, juste avant la prière. Nous délaissions la table, et venions nous ranger tous ensemble en file devant le vieux bahut. Mémé posait Jésus, et disait le Notre Père, sans rigoler une seule seconde, avant d’entonner le Minuit Chrétien d’une voix qui aurait suffit à elle seule à mettre en déroute tous les démons du ciel. Mémé chantait faux, mais elle braillait juste. C’est peut-être pour ça que longtemps ce chant m’a paru être un chant de guerre, un avertissement déguisé aux catholiques de la famille. Quand elle attaquait Peuple debout, voici ta délivrance, ça me faisait le même effet hérisse poil que quand pépé nous chantait l’Internationale. Sitôt le chant fini, on soufflait les bougies, et on allait tous prendre place en cercle autour du sapin pour recevoir de sa main le berceau de poupée ou le livre qu’on avait tellement attendus. Et qui sentait un peu la mise en garde. Courbez vos fronts devant le Rédempteur.

Il a fallu des années, des siècles, pour que j’entende Tracy Chapman chanter Night Divine avec tellement de douceur que je ne l’ai pas reconnue tout de suite. Mémé était morte, vaincue par les clopes et la bière, et personne depuis n’avait osé prendre sa place devant la crèche pour le Minuit Chrétien. On se rangeait, on se range toujours. Et on se tait. Et on l’entend, et on croise des regards pleins de larmes, parce qu’elle nous manque, et parce que nos petits à nous n’ont jamais entendu sa chevauchée sauvage la nuit du Réveillon. Alors, nous autres mômes d’hier et vieux cons d’aujourd’hui, on passe direct au rite païen du déballage, et sans rien se dire, on pense à elle. Et on se demande ce qui restera des Noëls de leur enfance à nos merdeux à nous.

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Commentaires
M
un parfum sucré de marron glacé sur le bout de la narine ...<br /> gaffe t'as trempé ta manche dans l'encre ! <br /> beau !
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C
Juste...merci. Faudra que je raconte les miens.
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