Polésie à ma mère.
Elle disait le bonheur, c'est facile : comme de faire du vélo sans les mains, comme de danser jusqu'au petit matin. Elle disait dévorons, les cerises du voisin, il en a des milliasses, les abricots coulants de soleil ardéchois, les tagines d'Habiba, elle les fait comme personne. Elle disait cousons, des robes fanfreluches, des casquettes militaires ornées de mille boutons. Elle disait allez, filons à la rivière voir le soleil briller dessus les galets plats. Elle disait les étoiles dans le ciel de minuit couchée sur une paillasse au milieu du jardin. Elle disait, les mômes, allez chercher la balle, on se fait un rugby, tous les coups sont permis, même les poings dans la gueule, et elle se gênait pas pour nous latter la tronche et tirer le ballon entre deux arbres droits. Elle disait va fouiller, dans le carton du coin, y'a de vieilles cassettes d'au Théâtre ce Soir : les décors sont de Roger Hart. Elle disait sors les cartes, et aussi des amandes et puis du chocolat, je vous mets la pâtée. Elle disait arrête la voiture par là, y'a des roses trémières, je vais piquer des graines et on les plantera. Et on plantait les graines, et dessous sa fenêtre, y'a des roses trémières, une glycine folle, un chèvrefeuille doré, des lauriers, des lilas, et des iris partout qui font un ciel par terre d'avril jusques à juin.
J'ai dispersé ses cendres autour de l'olivier. J'ai ravalé mes larmes. Le bonheur c'est facile, même si tu n'es plus là.