Retour à Killybegs.
"Je suis descendu au cimetière de Milltown. En passant devant la fleuriste, j'ai acheté un bouquet de fleurs sèches. J'ai marché à travers tombes, à travers copains. Dans le carré républicain, j'ai offert deux marguerites jaunes aux grévistes de la faim. Et une à Jim O'Leary, le grand "Mallory", notre artificier, mon ami, mort pour l'Irlande le 6 novembre 1981.
Ensuite, j'ai déposé mes fleurs au hasard, comme l'enfant ses cailloux dans la peur de se perdre. Chaque fois, j'ai murmuré un mot. Debout très droit, un vieux soldat au garde-à-vous. Salut Bobby, Salut, Jim. Je me suis assis un instant sur la tombe de Tom Williams, stèle tragique.
Les nuages enserraient les collines. La pluie griffait de noir le grès des statues. Un instant de soleil, trois rais de lumière, puis le sombre à nouveau. Le ciel s'est refermé comme un rideau funèbre.
Je suis allé à la grille. Je me suis retourné. J'ai dit adieu à Milltown.
De l'autre côté de Falls Road, il y a le cimetière municipal. Un endroit de repos, sans cette histoire commune. On y meurt de gris, pas de tricolore. Les têtes sont basses, les coeurs ne se soulèvent pas. Là-bas, on enterre ceux qui ne sont pas nous. Et c'est là que j'irai parce que je suis un autre."
C'est le sobre adieu d'un traître aux siens. La conclusion de la vie de Tyrone Meehan, combattant de l'IRA, toute entière dévouée à l'Irlande. Chalandon revient à son "Traître", cet homme qui était son ami, et cette fois cherche à comprendre. Un traître est-il forcément un salaud ? L'auteur, parfaitement au fait de l'histoire du conflit irlandais (on se souvient que sa couverture des événements lui a valu un prix Albert Londres), se glisse dans la peau de Meehan, reconstruit son histoire, et nous dresse à travers le portrait d'un homme tout un portrait d'humanité, ainsi que l'histoire d'une guerre, rappelant les raisons du combat des catholiques irlandais longtemps privés de droits civiques. Tout celà avec une économie de mots qui signe encore une fois le style irréprochable de l'auteur. A recommander aux plus jeunes générations, celles qui n'ont jamais entendu parler de Margaret Thatcher ou Bobby Sands.