Hé bien voyez-vous les princesses,
et les roturiers de passage, si on me demandait ces jours avec qui je voudrais prendre un café voire plus si affinités, je répondrais sans hésiter Philippe Lavergne. D'abord lui, et après je vous promets c'est à vous.
Qui c’est ? Ouais, me prendez pas pour une gourde, je vous ai entendues. C’est le Monsieur, informaticien de son état, qui a traduit en Français le Finnegans Wake de Joyce.
Ce bouquin-là, j’y a mis mon nez en VO quand j’étais étudiante. Mais c’était pas de l’anglais, enfin pas complètement, et en bonne feignasse, je m’étais rabattue sur les Dubliners, parce que enfin bref. C’était quand même plus facile.
Pom pom pom, le temps passe, et quelques décennies plus tard, je me retrouve à traductionner des choses qui causent beaucoup de Joyce, alors comme je suis moins feignante que quand j’étais jeune (mais en restant dans les limites du tolérable pour une constitution méditerranéenne) hop, je retourne lire Joyce, des trucs sur Joyce, et fatalement, je me trouve acculée à l’œuvre majeure, au délire complet, et au véritable sens de la littérature absconse (c’est pas une injure, c’est mon genre préféré après le loufoque), à l’inaccessible Finnegans.
Il a fallu vingt ans à Philippe Lavergne pour le traduire. Vous imaginez ce que ça peut susciter comme questions dans le ciboulot ravagé d’une traductionneuse à la petite semaine qui perd patience cinq fois par jour quand elle est tenue en échec par des difficultés niveau 6 sur une échelle de dix.
Pour Finnegans, on doit être à un niveau de difficulté permanent de 148 sur la même échelle. Alors ma première question, avant même de commander le café, ça serait Mais comment vous avez pu tenir vingt ans sans finir dans un asile pour désaxés atypiques ?
J’ai lu y’a pas longtemps dans le très recommandable magazine La recherche un articulet (ça existe en vrai « articulet », quand je vous dis qu’y a de quoi virer bredin) que lorsqu’on réalise une prouesse, toutes catégories socioprofessionnelles confondues, c’est qu’on espère épater la galerie, et imposer une image de surhomme à nos contemporains. Sauf les mathématiciens, qui travaillaient à un niveau d’abstraction inaccessible aux béotiens en général, et à moi en particulier, parce qu’ils peuvent bien concevoir le truc le plus génial qui soit, personne hormis leurs pairs (pour des matheux, le terme s’impose) ne se rendra compte de l’exploit.
Et ben, de mon propre chef, (et parce que de Joyce aux quarks y’a moins loin qu’on croit) j’ajoute aux matheux Monsieur Lavergne, parce que sa traduc, c’est un exploit au moins autant que le calcul quantique, à supposer que ça existe, et hors une poignée de traducteurs et de passionnés spécialistes, personne y saura jamais, parce qu’en plus, des lecteurs de Finnegans, doit pas y en avoir des tonnes, hein.
Enfin bref, je retourne à mon histoire de dingues à moi, des fois que la pause ait produit les effets décryptatoires espérés.