Mauvaise langue ?
Je présume que la réputation de glandage des cantonniers de France est, l’une ou l’autre fois, arrivée jusqu’à l’ourlet délicieux de vos oreilles, lecteurs. Évidemment, faut pas croire tout ce qui se dit, sinon jamais on s’en sort. D’ailleurs, cantonnier, c’est un terme que je subodore obsolète, et on a sûrement revalorisé la profession rien qu’en la rebaptisant, allez, au pif, Technicien de Maintenance de l’Espace Urbain (T.M.E.U). Je dis ça, j’en sais rien, mais avouez que c’est plausible.
Or donc, ma ville à moi où j’habite emploie une pléthore de ces hommes en habit jaune fluo pour nettoyer les vieux et moins vieux quartiers dans lesquels des hordes de touristes négligents sèment leurs détritus à longueur de journée (et j’accuse les touristes à dessein, tant il est notoire que l’autochtone est propre sur lui). Il n’est pas rare qu’on les voie assainir la voirie à grands flots d’eau du lac pompée aux bornes, les jours de marché, pour redonner à nos délicieuses ruelles pavées le pimpant nécessaire à la prétention locale à égaler Venise, même si hors la surabondance de hordes d’italophones, y’a guère de comparaison possible.
Mais le lessivage des vieux
quartiers, c’est jamais avant la fin du marché, sur le coup de l’heure de
sieste. Le matin, armés de leurs balais à mégots, ils errent ici et là, et
surtout dans ma rue où ils sont à l’abri des regards hiérarchiques. Vous l’ai-je
déjà dit ? Il y a juste sous ma fenêtre un muret à hauteur d’assise fort
accueillant à qui désire deviser en plein air. C’est, depuis quelques semaines,
le haut lieu de rassemblement de cinq ou six de ces T.M.E.U. qui de huit à neuf
font leur pause matinale, pain-pinard-saucisson, sous la houlette plus bruyante
qu’éclairée de Madame B., dont je vous ai déjà causé et même que vous pouvez
lire ses impérissables œuvres à la rubrique « lettres au syndic ». Cependant
mon propos n’est pas de médire de ma voisine, mais bien de vous informer que
depuis quelques jours, la révolte gronde au sein de la masse laborieuse. C’est
que l’automne pointe le bout froid de son nez, et de ses contrariétés. Pluie et
chute des feuilles d’arbre, relativement abondantes par chez nous, surtout en
ville où les espèces à feuillage persistant sont rares. Or donc, ces feuilles,
faut bien les ramasser, sinon ça fait vite sous-bois artistiquement négligé. Et
c’est du boulot, parce que comme le clamaient ce matin nos agents de
maintenance, y’en a des fois plus de cent-cinquante voire deux-cent par arbre,
et si tu multiplies par le nombre d’arbre pondéré par la vitesse du vent, c’est
vite vu, t’as plus de pause. D’où la brillante suggestion de Madame B., faut réclamer, ou bien si qui veulent pas,
faut vous mettre en grève. Moi, à l’hôpital, je me laisse pas faire. La pause,
c’est la pause, y’a pas à sortir de là.
On leur a bien dit, ont répondu ces messieurs, mais y veulent rien entendre.
Ben moi, je vais leur téléphoner, parce que c’est une honte. UNE HONTE, de faire travailler les gens comme ça. De toutes façons, faut se faire entendre, moi je leur téléphone tous les jours, à la mairie, et à la municipale, pour leur dire ce que j’en pense, de leur gession.
Tellement, qu’à la police municipale, ils ont mis en place une hotline rien que pour elle, à force.
Vous vous interrogez, sans doute, sur l’origine de cet activisme altruiste de Madame B. ?
C’est que la dame a le cœur large, et accueillant. A la fin de la pause, chacun à leur tour, elle leur paye un café chaud dans son appartement dont la fenêtre ouverte jouxte la mienne. Le rituel est invariable, et je n’en rate jamais une miette. Au début, j’ai cru que mon imagination, toujours portée par une nature enflammée, me jouait des tours. Mais non. Sitôt le café fini, Madame B. s’offre généreusement aux énergies inemployées de ces messieurs, à grand renfort de cris de satisfaction enthousiaste qui ne laissent point place à l’équivoque.
Or, je vous le demande, qu’arrivera-t-il si les revendications des cantonniers n’aboutissent pas, et que la pause estivale d’une heure se trouve réduite à la portion congrue par la surabondance de travail ?
Hé oui. Faut toujours s’interroger sur les motivations profondes des pousse-au-syndicalisme.