Des jardins et des fleurs.
Le lecteur, plongé dans son livre, est comme le promeneur d’un jardín d’agrémement. Il suit les sentiers tracés parmi les massifs de roses, admire l’effet du vent qui joue dans les ajoncs à la pointe d’une pièce d’eau, admire le cadrage des fenêtres d’un kiosque à musique soigneusement tourné dans un bois odoriférant, sourit à une pierre posée là, qui évoque le profil d’un indien… Pourvu que le jardin soit réussi, le jardinier est oublié. Nul ne songe aux heures qu’il a passées dans une friche vierge, à élaborer patiemment les détails de son œuvre, sauf peut-être un autre jardinier.
L’auteur, comme le jardinier, trace ses méandres au cordeau, apprivoise son histoire, la contraint à épouser la nature du terrain. Si l’on trouve là de la rocaille, là des tulipes, c’est que la terre est propice ici à telle ou telle floraison. Celui qui est le plus à même de déchiffrer le plan du jardin de l’auteur, c’est le traducteur, qui se promène dans les allées avec l’œil d’un jardinier étranger, né sous un climat où ne poussent pas les mêmes variétés. Trouve-ton des baobabs dans un jardin breton ? Il se prend à rêver de reconstruire chez lui le même jardin, de reproduire les mêmes effets en s’adaptant aux essences qui pourront fleurir sous son ciel. De temps en temps, il découvre une plante qui lui est inconnue, dont il ne trouve nulle mention dans ses almanachs. Il en prélève alors une bouture et la transplante en espérant qu’elle prenne. Et puis, son jardin reconstruit, il y promène un œil critique. Ce bleu, là, n’est pas tout à fait celui qu’il espérait, et en le contemplant de plus près, il s’aperçoit, mais oui, que sans s’en rendre compte il a trimballé sous ses chaussures quelques graviers du jardin d’origine qui sont venus se déposer dans le sien. C’est ainsi que, des années après avoir traduit « le porteur d’os » de Richard Beard, j’ai découvert, en préparant un cours d’anglais pour des élèves architectes, le nom d’un représentant du Bauhaus qui m’était étrangement familier. Moholy-Nagy. Moholy, c’était le nom de l’un des personnages du livre, et Nagy, celui de la femme de l’auteur. Coïncidence ? Non bien sûr, clin d’œil de l’auteur à son histoire personnelle, appuyé par la consonance du nom. Dans une histoire de Saintes Reliques, le Holy (en anglais « sacré ») venait juste à point relever l’odeur d’épices d’un massif de giroflées autrement innocent. Mais l’innocence n’est pas le point fort des auteurs, qui se plaisent à cacher sous la plus humble marguerite une perle où tous les lecteurs, même les plus attentifs, ne verront qu’un caillou.