In the fellowship of the Holy Ghost...
Agatha Christie possédait ce particulier talent de communiquer les atmosphères, et notamment celle des villages et des campagnes anglaises. On ferme les yeux, et l’on voit. La rue centrale, les pubs, le grocery shop, les jardins, les manoirs…
J’ai eu le bonheur de vivre le dernier week end dans l’un de ces villages morts au temps, ou presque. Hawarden, modeste bourgade du nord du Pays de Gales, vous transporte dans cette bulle qu’est le roman d’Agatha Christie. La rue centrale, la gare, quasi inexistante, les pubs aux noms évocateurs d’un titre de polésie de La Fontaine – The fox and Grapes – trop verts, et bons pour les goujats ?, le vieux cimetière d’herbe grasse plantée de stèles plus ou moins verticales aux épitaphes rongées par les siècles, et, surtout, adjacente à l’antique chapelle, la Gladstone’s Library.
Imaginez-vous un manoir aux lignes victoriennes, aux rectitudes à peine soulignées par l’arrondi de l’arche qui sert d’entrée, au bout d’une allée semée de gneiss. L’architecture intérieure, elle, fait songer à celle du muséum d’histoire naturelle de Paris. De hautes verrières illuminent la galerie qui longe les murs, laissant la lumière plonger par les carreaux plombés sur toute la hauteur de ses deux étages tapissés d’ouvrages anciens. A l’intérieur encore, la rectitude des étagères est adoucie par l’arche de la charpente omniprésente, véritable œuvre d’art. Les trésors de l’endroit ne se limitent pas à ses livres ou son architecture. La bibliothèque possède quelques chambres louées à prix modique au visiteur qui souhaite un séjour prolongé, ainsi qu’un restaurant soigné où l’on peut prendre ses repas sans perdre le contact avec les livres, et, luxe suprême, une salle de repos propice aux rencontres intimes dans la chaleur d’un immense feu de cheminée et l’odeur de vieux cuir des fauteuils et canapés qui vous tendent leurs bras accueillants. Quelques bouteilles de vin, des verres de cristal, posés sur un guéridon ancien, viennent parfaire l’ambiance partagée entre érudition et anglicanisme. On y rencontre pasteurs ou écrivains venus se chauffer l’âme à ces antiques murs ouverts au public par un ancien Premier Ministre anglais, Edward Gladstone, dont la généreuse fortune et les trente mille livres de sa bibliothèque personnelle ont constitué le fonds de départ de l’endroit. Comment, dans ces conditions, ne pas songer au Paradis de Borges ? Des livres, des livres, la chaleur du feu et celle du vin unies à la chaleur des mots. On s’y sent comme ce vieux mort dans le cimetière proche, in the grace of our Lord Jesus, and the love of God, and the fellowship of the Holy Ghost. Le Saint Esprit de Lord Gladstone a bien fait les choses, en offrant à l’amoureux des livres, pour un jour ou pour quelques semaines, ce berceau de quiète béatitude troublée, à peine, par le vol silencieux des écureuils dans les arbres alentour.
