Zora.
Elle s’appelait Zora, et vivait dans l’appartement qui faisait face au nôtre, au rez-de-chaussée d’une cité ouvrière. Chez nous, c’était le bordel permanent. Maman bossait, le jour, la nuit, et n’avait guère de temps, ni de goût, pour le ménage. Le jeudi, nous restions seuls avec la télé et les recommandations mille fois répétées. Ne touchez pas au gaz, ne sortez pas, et surtout n’ouvrez à personne. A personne, sauf à Zora qui venait sur le coup de quatre heures nous chercher pour le goûter. On traversait le palier tous les trois, et on changeait de monde.
Zora devait avoir trente-cinq ans, et trois mômes elle aussi. Un Camilio de dix-huit ans qui chamboulait mes presque dix, une fille insignifiante, et une Mercedes de mon âge qui arborait le dimanche à la messe une robe de dentelle blanche et des souliers vernis.
En entrant chez Zora, on mettait les patins, des semelles de feutre qui, à elles seules, inhibaient toute envie de courir ou de s’exprimer au-delà du chuchotement. Elle, Zora, arborait dès le lever une blouse de nylon bleu, des charentaises sur ses chaussettes de laine, et un plumeau rose vif qui me faisait rêver.
Elle nous servait au salon un goûter de turrones collants dans une assiette blanche au filet de fleurs bleues, de gâteau au citron découpé suivant une géométrie bien plus subtile que les parts de maman, et de grands verres d’un sirop d’orgeat dont l’odeur me soulevait le corazon, mais qu’elle m’encourageait à boire quand même. Elle causait d’une drôle de façon, avec des terminaisons hasardeuses, mais qui ne nous empêchait pas de comprendre son discours.
Je posais mes fesses étroites sur le rebord d’une chaise à haut dossier, juste en face d’un bahut de formica dont les étagères vitrées abritaient une collection de poupées sévillanes brunes, aux cheveux en cascade et vêtues de longues robes à volant, des roses, des vertes, figées dans des postures de danse. A leur pieds, dans un grand cadre d’argent, une Zora de seize ans en robe de mariée souriait au bras d’un homme sec en costume, et devant le cadre une paire de castagnettes vernies, astiquées à l’océdar, luisaient d’un éclat mystérieux.
Si les poupées me fascinaient,
les castagnettes m’intriguaient. Je lui demandai un jour ce que c’était. Elle
avait souri en ouvrant la vitrine castanetas !
A quoi ça sert ? A danser, bien sûr ! Como les poupées. J’avais écarquillé les yeux sans comprendre. Alors Zora avait d’un geste sûr passé le lacet de cuir des castagnettes autour de son poignet, enlevé les patins, et, remontant d’une main sa blouse sur ses genoux à fossette, m’avait montré. Ta-ti-ta-ti-ta-ti-tatata, le bras arrondi au dessus de la tête, comme les poupées.
Bien sour, pour qué ça soit plou zoli, on danse avec les robas, mais la mienne pétite, zé po plou la mettra. Elle me l’avait montrée quand même, la roba. Elle était rangée dans l’armoire de sa chambre, emballée dans une housse transparente, rouge à pois blancs, décolletée dans le dos comme les dévergondées de ma grand-mère, à couper le souffle d’une merdeuse à couettes.
En retraversant le palier, une heure plus tard, j’avais délaissé l’épisode de Zorro pour aller mimer les castagnettes devant le miroir de l’armoire de ma mère. Ta-ti-ta-ti-ta-ti-tatata, le bras arrondi au dessus de la tête, comme les poupées, comme Zora, qui avait enterré sa jeunesse en grande pompe dans la vitrine d’un bahut brillant, et qui sous sa blouse bleue distendue à la taille gardait les plus belles jambes qu’il m’ait été donné de voir.