L'Arness (rediffusion)
On rentre du réveillon, c’est bien trois heures du mat’, cette saloperie de route en lacets est verglacée dessous et couverte de vingt centimètres de poudreuse dessus, mon jules est pas en état de piloter, et moi-même j’ai la conduite plus qu’approximative. Pis va falloir que je chaîne, sinon sûr que j’vais foutre la 4L dans le vionet, pis carre toi pour la sortir. Sans compter que ça neige si dru qu’j’y vois pas à deux mètres. Bon, quand faut y’aller, hein…
Je tire le frein à main sur un faux plat, j’enfile mes gants et je m’y colle.
Accroupie contre la roue avant, j’entends dans mon dos.
« Tokyépoyon ?Ah
mais c’est la Marie !"
J’l’ai point entendu v’nir avec c’te neige qui fait comme le brouillard de la polésie qu’a tout mis dans son sac de coton. C’est l’Arness. Qu’est dans l’état juste après le second, qu’on sent pus l’froid quand on sort du bistro. Chais point d’où qu’y sort d’ailleurs, alors j’y demande.
« Ho, pour sûr que ch’ors pas du bistro » qu’y me dit en s’appuyant contre la portière. « Pourquoi tu sais comment qu’y sont. Au bistro, si t’y vas y disent qu’t’es un poivrot, si t’y vas pas, y disent qu’t’es un radin. Alors j’y vais point, j’préfère qu’y causent d’mes sous, qu’y zen savent ben rien, des sous qu’j’ai. »
L’Arness, pour l’réveillon, y fait toilette. Rasé de frais, et parfumé à lafterchèvre. Pis peigné avec la raie de côté comme un nervi.
« Qué c’est ça qu’un nervi ? »
« Chez moi, c’est un jeune marié »
L’arness sourit de tous ses chicots.
« Ah la Marie, tu m’fras ben
toujours rire. Un jeune marié, qu’j’ai cinquante trois. M’enfin, c’est pas trop
tard hein, pis j’ai du bien. Caché, mais j’ai du bien. »
« Ben alors, y z’ont raison au bistro, si t’y vas pas, c’est qu’t’es radin ! »
« Laisse-z’y dire la Marie, laisse-z’y dire.
Pourquoi tu sais comment qu’y sont. Au bistro, si t’y vas y disent qu’t’es un
poivrot, si t’y vas pas, y disent qu’t’es un radin. »
Je commence à vraiment me geler les pieds, et à me souffler dans le nez accroupi à côté de moi avec un air semi-égrillard semi-entendu, il gêne la manœuvre, et j’arrive point à crocheter cette saloperie de chaîne. Jules ronfle dans la bagnole, ce salaud là. Attends que j’y dise à sa mère. Bon, faut que je quitte les gants. Ayé.
« J’te descends l’Arness, c’est sur ma route »
« J’t’y r’fuse point, pourquoi ça caille. »
L’Arness enjambe le siège conducteur pour se caser dans l’arrière du break. Je remets le moteur en route, et les phares jaunes trouent le sac de coton juste ce qu’il faut pour laisser voir dans le rayon de lumière les plumes blanches qui tombent entre les sapins noirs. Quatrième dimension, le silence, l’hypnose de la neige sur mon cortex légèrement dégrisé par l’intermède mécanique, je reprends la descente. Y’a sur ma nuque le souffle de l’Arness qui se cramponne au siège, et qui reprend en boucle sa litanie du jour.
« Au bistro, j’y vais point, pourquoi tu sais comment qu’y sont. Au bistro, si t’y vas y disent qu’t’es un poivrot, si t’y vas pas, y disent qu’t’es un radin. Alors moi j’y vais point, pourquoi j’aime autant qu’y causent de mon bien, pourquoi du bien, j’en ai pusse qu’y z’y croillent, mais j’y cache. J’ai pas besoin d’y dépenser dans les bistros, pourquoi tu sais comment qu’y sont…. »
Arrivés à la Mouille-en-bas, je
coupe le moteur et je vais lui ouvrir par derrière. Il a relevé sa casquette
sur son front dégarni, et tout sourire m’invite pour un canon dans sa cuisine.
« Pis l’Philippe, y dort, y veut pas s’ensauver. Viens, j’te paye un canon, mais chez moi, pas au bistro, pourquoi, tu sais comment qu’y sont… »
Je coupe court, ouais, j’chais bien, que veux tu, on va pas les refaire hein, mais pour le canon, là non, demain, j’dis pas, mais là j’me rentre. »
Je remonte dans ma 4L, redémarre, et l’entends cogner à ma vitre.
« J’t’y ai dit qu’j’ai du bien ? Pis j’ai qu’cinquante trois hein, ch’us encore ben vert ».
Sur le siège passager, Julot a un hoquet de rire. Cré salaud va, qui me joue les comas éthyliques pour pas mettre les chaînes. Attends que j’y dise à ta mère !
« Salope ! ».