Memories of what
Si on se posait, là, qu’on s’arrête un moment sans parler. On mâchonnerait un brin d’herbe, on déciderait de rester assez longtemps pour voir grandir les coccinelles. On n’a jamais pris le temps. Mais je sais bien pourquoi. Pour voir grandir une coccinelle, il faut la regarder de très très près en la laissant courir entre les doigts, et ça chatouille aux embryons de palmes. Au bout de trois minutes un quart, c’est intenable, alors on la souffle et on s’en va se baigner au ruisseau, compter les galets d’or qui deviennent de pierre quand on les sort de l’eau. On regarde les truites. On sent bien leur douceur. Tu te souviens du jour qu’on s’était tartiné les mollets de biscuits au pâté pour voir si elles y goûteraient. Ton sourire grand fendu sur tes dents inégales de lapin de neuf ans, la fraîcheur des bras d’arbres – et l’incessant vacarme des milliers de cigales, et le rire de tes deux grandes patates de frères qui jouaient à l’écartée sur les branches d’un pin. Vers le soir, on avait pêché une daurade – enfin, une sorte de bébé daurade, et on l’avait enterrée dans le sable, avec une fourmi vivante pour voir si elle s’en sortirait. Pis on était rentrés, avec tout le fourbi empilé dans deux sacs, et les cailloux rouges à broyer pour faire des peintures rupestres dans ton seau Bob l’Eponge. La prochaine fois, si tu veux, et si y’a assez d’eau, on sautera depuis tout en haut des rochers en hurlant « ho my God ! » dans toutes les langues qu’on peut. On a droit à l’Elfique, y’a trois points de bonus si on tombe dans le rai de lumière, et on perd une vie si on se prend les roches qui affleurent sur la droite, là, t’as vu ?