mardi 15 janvier 2008
Ange gardien
On ne trouve dans une île que ce
que Dieu y a semé, et ce qu’on apporte avec soi.
Et dans les îles où Dieu a semé
la misère, les hommes la cultivent, et n’apportent avec eux que des pierres de
marbre pour planter des églises, puisqu’il faut se soumettre.
C’est
incroyable tout ce qu’on peut sentir dans la musique. Et j’entends toujours la
sienne bien avant le boucan de ce satané camion.
J’ai
descendu les poubelles en souriant. Il était juché sur la benne à ordures,
comme d’habitude, et il m’a rendu mon sourire. Il a des dents magnifiques, et
son saxophone brille comme de l’or. Pourtant, ça pue là haut, et ç’est plein de
mouches, mais son saxophone, les mouches n’osent pas se poser dessus, et lui il
souffle dedans juste comme il faut, pour nous prévenir que c’est l’heure.
Le
camion passe le prendre avant le lever du jour. Il dort, la tête sur son étui,
sous le auvent du marchand de pâtés de crabes. Depuis que Chrysodome joue sur
le camion, personne n’oublie plus de sortir ses poubelles, elles ne traînent
plus dehors toute la nuit, et il n’y a presque plus de rats.
Dans
les quartiers d’en haut, ils ont des camions modernes, avec un haut parleur qui
joue du piano en boucle. Une drôle de musique d’ailleurs, jolie, mais qui sent
un peu comme la pharmacie où j’allais chercher les remèdes de la Dona chez qui je travaillais
là bas. Elle m’a dit un jour que c’était « La lettre à Elise », et
que c’était très beau. Si elle le dit, ce doit être vrai, mais je n’aime pas
ces musiques qui sentent la pharmacie.
Chrysodome,
il joue quelquefois de la musique que je ne connais pas, mais qui balance
toujours entre les tripes et le coeur, et qui se niche au creux du sternum.
C’est toujours bien meilleur que les musiques qu’il faut se ranger dans la tête
pour se les rappeler.
Ả
croire que c’est ça qui fait la différence entre la musique d’en haut et celle
d’en bas, mais bon, de toutes façons, c’est pas des questions que je devrais me
poser. Les questions, c’est comme la musique, il y a celles d’en haut, et
celles d’en bas, celles de la tête et celles du ventre…
La Dona, elle m’a souvent dit que je posais trop de
questions. Si elle le dit, c’est que ça doit être vrai, mais les questions,
elles viennent comme on respire, sans y penser avant.
Quand
ils ont commencé à envoyer les camions avec la musique pour prévenir que
c’était l’heure des ordures, je lui ai demandé pourquoi on ne les envoyait pas
aussi dans le quartier d’en bas, où il y a toujours bien plus de rats qu’en
haut. Elle m’a répondu que Dieu, qui est grand, saurait bien protéger les
siens, comme les gouvernements protègent les leurs.
Dans
le quartier, je ne leur en ai pas parlé, parce que sinon, ils continueront à
attendre.
A
attendre toujours l’intercession du Bon Dieu qu’ils se portent dans le sternum,
comme la musique. Et je ne suis pas sûre que Chrysodome soit arrivé chez nous
par une intervention divine. C’est ce que dit la Dona, mais ce n’est pas parce
qu’elle le dit que c’est vrai. Enfin, je n’en sais rien…
La
première fois que je lui ai parlé, pour lui dire que j’aimais sa musique, il
m’a écoutée en silence, et il a juste sifflé un drôle de couinement dans son
saxo. Ca ressemblait à une grimace. J’ai tortillé un peu le bas de ma robe et
je suis repartie. Je ne savais pas quoi faire d’autre. Il avait fermé les yeux et repris sa sieste sous
le palmier sans plus s’occuper de ma présence.
Le
lendemain, à l’heure du camion, j’ai envoyé mon frère Boniface aux poubelles à
ma place. J’avais honte. Boniface en a profité pour filer en douce, mais comme
je voulais regarder Chrysodome sans me faire voir, je ne l’ai pas rappelé.
Assis
sur la benne, il avait appuyé ses coudes sur ses genoux écartés, basculé son
chapeau rond sur sa nuque, et son saxo étincelait sur le tas d’immondices comme
l’âme de la Nouvelle-Orléans. Le temps
qu’ils ramassent tous les sacs, la rue entière battait la mesure, Chrysodome
jouait un truc Cubain, et quelquefois
son saxo déchirait un peu les notes en fin de phrase. C’était juste une
égratignure au creux de l’estomac, pas de quoi aller à la pharmacie. D’ailleurs, je ne suis pas sûre que les
autres l’aie sentie, parce qu’ils battaient tous la mesure sans accroc. Seul Luis
dans son igloo en tôle de bidons était à contretemps, mais c’était parce qu’à
moitié étouffé par le diesel du camion, au lieu de battre la mesure, il
essayait de prévenir que sa trappe était encore coincée.
Du
coup, comme personne ne réagissait, j’ai renoncé à me cacher et j’ai foncé pour
décoincer Luis. Après, je me suis
souvenue que j’étais en pantoufles et en chemise parce qu’ils me regardaient
tous en rigolant, même cet imbécile de Luis. Je lui ai dit que j’aurais mieux
fait de le laisser crever, et j’ai fait demi-tour.
L’après-midi,
quand j’ai croisé Chrysodome à la fontaine, il m’a saluée d’un signe de tête,
et il n’avait pas l’air de se moquer de moi. Mais j’ai pincé les lèvres et
regardé ailleurs.
Ensuite,
on s’est encore parlé le jour où le curé a cassé la figure à Pilar. J’apportais des pâtés de crabe, et
j’ai trouvé le curé qui tenait Pilar par
les cheveux et lui tapait la tête contre une colonne de marbre. Apparemment, elle
voulait qu’il inscrive son petit dernier au catéchisme, et lui, il ne voulait
pas parce que la date d’inscription était passée. Comme je n’arrivais pas à
faire lâcher prise au curé, et que Pilar saignait beaucoup, je suis partie
chercher de l’aide. Et c’était Chrysodome qui remontait la route. Il a étranglé
le curé qui lui donnait des coups de pied et essayait de le mordre en jurant
comme un païen, et Pilar a pu rentrer chez elle. Je ne sais pas si le curé a
inscrit le petit au catéchisme, mais comme l’histoire avait fait le tour du
quartier, il s’est excusé à la messe du matin le lendemain et il a fait
communier Pilar la première. Elle avait le front tout bleu.
Après
la messe, j’ai nettoyé la colonne de marbre qui était pleine de sang et de
cheveux de Pilar, et j’ai repensé aux mains de Chrysodome qui serraient le cou
du curé. Il a des mains immenses et très brunes comme les mains d’un tueur. C’est à ce moment là qu’il m’a rejointe, et
je lui ai demandé ce qu’il faisait avant d’arriver ici.
Il
est devenu tout rouge, il se dandinait d’un pied sur l’autre, et j’ai bien vu
qu’il n’avait pas envie de répondre. C’est Luis qui fumait une cigarette tout à
côté qui m’a répondu en ricanant.
« Il
travaillait au zoo de Managua, au programme de reproduction des grands
singes ». Comme j’avais l’air surpris, il a expliqué que ces singes là,
ils étaient vraiment cons et qu’ils étaient en voie de disparition parce qu’ils
ne bandaient pas, et il a encore ricané. Alors il a coincé sa cigarette entre
ses dents, il a fait semblant de se branler et il m’a expliqué que « le
musicien », c’est ça qu’il faisait au zoo, il branlait les gorilles pour
recueillir leur sperme. Et il est parti en nous laissant tous les deux très
gênés.
Chrysodome
a caché sa main droite dans sa poche, et moi, pour lui montrer que ça ne me
dérangeait pas, j’ai sorti sa main de sa poche et j’ai léché sa paume du bout
de la langue. Quand je l’ai lâché, il a embouché son saxo, et cette fois, le
bruit qu’il a fait en soufflant ne ressemblait pas du tout à une grimace.
C’était beaucoup plus proche de la plainte d’un éléphanteau.
Quand
j’étais chez la Dona, je devais nettoyer ses bibelots. Il y avait beaucoup de statuettes un peu
jaunâtre en ivoire. La Dona
m’a expliqué que ça venait des défenses des éléphants, et qu’on les tuait pour
ça. Je ne sais pas si les éléphants dépendent des gouvernements ou du Bon Dieu,
mais c’est sûr que si les gouvernements ne font rien, le Bon Dieu finira par
faire naître des éléphants sans défenses pour les protéger des hommes, comme il
nous a envoyé Chrysodome pour nous protéger des rats. Le temps que je pense à tout ça, Chrysodome
était parti, et je me suis rendu compte que l’eau sale coulait de ma brosse sur
mes sandales. Alors j’ai fini de nettoyer et je suis allée me baigner dans la
mer, du côté de la pointe parce que le courant chasse plus loin la merde et les
sacs en plastique.
Quand
je suis sortie de l’eau, Luis m’attendait sur ses jambes torses. J’ai cru qu’il
voulait s’excuser, mais pas du tout. Il voulait juste me dire que Chrysodome,
c’était pas un type pour moi. Il a dit que Chrysodome avait accepté ce boulot
parce que le directeur du zoo lui avait expliqué que les humains partagent
l’essentiel de leur génome avec les grands singes et qu’il fallait bien
quelqu’un pour leur donner un coup de main. Il a encore rigolé comme un
imbécile à cause de son allusion débile au coup de main, et il a rajouté
qu’heureusement que les bananes ne sont pas en voie de disparition, parce qu’il
aurait suffit d’expliquer à Chrysodome qu’elles ont un patrimoine génétique
identique à cinquante pour cent à celui de l’homme, et alors, on aurait encore
plus rigolé.
Moi,
j’espère que ce sont les types comme lui qui sont en voie de disparition, mais
je lui ai juste demandé de garder ça pour lui, puisqu’il a l’air d’être le seul
au courant.
Je
ne sais pas comment Luis peut savoir tout ça sur Chrysodome, sur les singes ou
sur les bananes, mais j’espère qu’il va se taire.
Je lui ai dit que si les gens du quartier
apprenaient l’histoire du zoo, ils oublieraient vite la musique, et aussi que
Chrysodome avait chassé les rats, et ils iraient en procession demander un
châtiment divin. Il a eu un sourire vicieux, et il m’a répondu que ça dépendait
de moi.
Je
l’ai attendu une bonne partie de la nuit dans son igloo. Comme ça, j’ai pu
verser tranquillement le somnifère dans son vin. J’ai vidé toute la boite dans
sa bouteille.
Quand Luis est rentré, il était déjà à moitié
saoul, et il a souri quand il m’a vue. Il a dit que j’étais futée et que je
comprenais vite. Il a fait son affaire et il a recommencé à boire. Je suis
partie, et en sortant j’ai bien bloqué la trappe.
Je
pense qu’il n’a pas souffert.
Il
dormait toujours quand le camion des poubelles s’est arrêté devant l’igloo pour
charger tous les sacs de la rue. En
plus, les mômes s’étaient agglutinés sur le capot pour empêcher les éboueurs de
repartir avant la fin du morceau qui était plein de reprises, et pendant un
moment, le chauffeur a donné des grands coups d’accélérateur pour les faire
décamper. J’ai bien regardé, les gaz d’échappement cernaient l’igloo comme
l’encens cerne les enfants de choeur de vapeurs jaunes à l’église.
Au
bout de deux jours, quand un autre ivrogne a fini par trouver Luis, tout le
monde a pensé que ça devait finir par arriver.
Quand
je suis allée voir Chrysodome, en fin de journée, il jouait doucement pour les
vagues. Je me suis assise à côté de lui en silence, et c’est lui qui a parlé de
Luis le premier.
Il
a dit que c’était la faute de la misère, et que personne ne méritait de mourir
comme ça.
Je
n’ai pas répondu. Il n’aurait pas aimé savoir que la misère n’y était pour
rien. Sans le somnifère de la Dona, Luis ne se serait jamais fait enfumer comme un rat.
J’ai
laissé passer encore un silence, puis j’ai dit qu’au moins, il n’irait plus
clabauder des choses gênantes, et j’ai caressé son saxophone du bout des
doigts. C’était aussi doux que les statuettes d’ivoire. Alors il m’a entourée de son bras droit, et il
m’a soufflé au creux du sternum une musique douce comme une caresse qui a
balayé l’image hideuse du sourire de Luis qui tournait dans ma tête.