Melting Pot et vin blanc doux

Parce qu'on peut pas compter que sur la Providence.

mercredi 22 novembre 2017

what's what ?

Vous connaissez tous, bien sûr, cet ouvrage suranné qu’est le « who’s who », liste d’éminents citoyens britanniques (définition redondante, les citoyens britanniques ayant tous une propension à se définir comme éminents vis-à-vis du reste du monde). Le what’s what, c’est tout simplement, pour moi, le fabuleux dictionnaire d’Oxford dont je vous causais y’a pas si longtemps.

Les rédacteurs de dictionnaires sont, à mon humble avis, les bienfaiteurs les plus méconnus de l’humanité. Mais reprenons les choses dans l’ordre. Lors de mon dernier séjour éclair à Paris, je suis allée faire un tour dans un micro musée situé derrière le Luxembourg sous l’enseigne de MUNDOLINGUA. Ici, pas de foule, pas de queue, pour tout vous dire, j’y étais seule. L’histoire des langues retracée sur des écrans interactifs posés sur des palettes, quelques pièces rares, dont, ô joie, un authentique Calepin. J’en rêvais. On a les rêves qu’on peut. Le calepin, qui désigne un carnet de format modeste, est ce que l’on nomme une antonomase. C’est-à-dire un nom commun issu d’un nom propre, en l’occurrence celui du moine Calepino, un italien qui, au tout début du 15ème siècle rédigea un dictionnaire multilingue désigné aux rares voyageurs de l’époque. La transcription de termes latins dans pas moins de dix langues européennes, un succès d’édition sans précédent pour un ouvrage profane, bref. Je rêvais d’en voir un, c’est fait, et mon estime pour les valets de l’époque remonte d’un cran (s’il en était besoin, Planchet ayant peut-être moins de noblesse que d’Artagnan mais autant de prestige), le calepin en question devant peser, à vue de nez, dans les quinze à vingt kilos. Les dictionnaires, donc, sont pour moi une source toujours renouvelée d’émerveillement, tant il me paraît ahurissant qu’on puisse aimer les langues jusqu’à leur consacrer une vie entière de recherche. Et celui dont je me sers le plus souvent, c’est le fameux Oxford, dont l’histoire nous est racontée avec brio par Mark Forsyth dans son Etymologicon. Je le cite (longuement, le traduire étant plus simple que rédiger –on ne saurait faire mieux que lui –l’histoire de la conception de l’ouvrage) « fruit de la collaboration d’un Ecossais, James Murray, qui n’avait fréquenté les bancs de l’école que jusqu’à l’âge de 14 ans et d’un criminel américain à la santé mentale défaillante. C’est alors, on était en 1960, qu’il devint membre de la Société Philologique, célèbre pour son amour des mots.

La société philologique s’était attelée à la rédaction d’un dictionnaire d’anglais qu’elle voulait plus complet que tous ceux qui l’avait précédé et finit par conclure un contrat avec les Presses Universitaires d’Oxford.  James Murray, toujours enseignant, prit la tête du projet.

Le dictionnaire Oxford devait retracer l’évolution de chaque mot de la langue anglaise, ses différentes acceptions listées par ordre chronologique et illustrées d’exemples d’auteurs. Compiler les citations n’était pas un problème, il n’était que de lire tous les livres rédigés en anglais,  mais Murray lui-même ne pouvait mener à bien cette tâche tout seul. Il publia donc des annonces afin de recruter des lecteurs volontaires, des gens qui affronteraient franchement les bibliothèques afin d’en extraire méthodiquement les phrases les plus représentatives.

Il nous faut cependant laisser Murray à ses lectures méthodiques un moment pour nous concentrer sur les personnes de Eastman et Lucy Minor, un couple de missionnaires qui avait quitté la Nouvelle Angleterre dans le louable but de convertir  l’île païenne de Sri Lanka au culte de Jésus. C’est là qu’en 1834 leur était né un fils, William Minor.

Hyper religieux, les Minor, très tôt, jugèrent excessif l’intérêt que portait leur fils à la gent féminine. Leur puritanisme les porta peut-être à exercer une répression démesurée, mais la suite des événements montre qu’ils n’avaient pas forcément tort. Ils expédièrent leur rejeton, avec toutes ses malles, dans un internat américain qui exercerait sur ses ardeurs l’effet d’une douche froide. On se souvient que  l’Amérique du XIXème siècle ne badinait pas avec les mœurs.

De la vie sexuelle de William Minor durant ses années d’internat, nous n’avons, Dieu merci, pas de trace. Il finit par s’inscrire comme étudiant en médecine à l’université de Yale, et dès le début de la guerre civile, s’engagea comme chirurgien de camp dans les rangs unionistes.

L’exercice de la médecine est en général assez plaisant. On guérit des patients, ça les rend heureux, et même s’ils ne guérissent pas, ils restent raisonnablement reconnaissants au médecin de ses efforts. Hélas, Minor se vit confier la tâche fort peu thérapeutique de marquer les déserteurs.

Il était de coutume de marquer au fer rouge les infortunés repris par l’armée qu’ils avaient désertée. Le D imprimé sur leur joue les dénonçait publiquement comme lâches. C’est à Minor que fut confiée la tâche de manier le fer et, détail important pour la suite de notre histoire, l’une de ses victimes était un immigré irlandais.

La guerre finie, il fut envoyé à New York, mais rapidement ses supérieurs, choqués de son opiniâtreté à fréquenter les bordels, le mutèrent en Floride. Le fait qu’il ait réussi à faire rougir des militaires donne à penser que les parents de Minor n’avaient peut-être pas si  mal jugé leur fils.

Il devint alors parfaitement fou ; on le renvoya de l’armée. Il emménagea en Angleterre, dans le quartier de Lambeth à Londres, quartier qui, coïncidence, regorgeait de putains. Mais les prostituées n’étaient pas le véritable problème de Minor. Son problème, c’était le marquage des déserteurs qui pesait lourdement sur sa conscience. Un jour, Minor rencontra un Irlandais du nom de George Merret et se figura qu’il était au nombre de ses victimes, venu à lui dans l’intention de se venger. Minor se procura un flingue et descendit l’irlandais. C’était déraisonnable, Merret n’étant pas défiguré par un D sur la joue, et c’était en outre illégal.

Au procès, on constata la folie furieuse de William Minor et il fut envoyé à Broadmoor, le nouvel asile à la mode pour criminels déments, mais pas aussi détestable qu’on pourrait l’imaginer. C’était un hôpital, pas une prison, et Minor était suffisamment pourvu d’argent pour se payer un serviteur et tous les livres qu’il lui plairait de lire. C’est alors qu’il tomba sur l’une des annonces de Murray.

Minor avait du temps à revendre, et l’avantage (toujours critique dans le domaine de la lexicographie) de la psychopathie. Il commença à lire, à lire, encore et toujours, relevant citation après citation, envoyant ses notes à Murray. Des centaines de notes, puis des milliers. Sa contribution au Dictionnaire Oxford serait telle que Murray dirait un jour que l’intégralité de l’évolution de la langue anglaise, des Tudor à l’époque moderne, aurait pu être retracée en utilisant uniquement les citations fournies par Minor.

Cependant jamais Minor ne fit savoir qui il était. Il n’était pas fier de son crime, et Asile pour criminels déséquilibrés de Broadmor n’était pas l’adresse la plus recommandable en Angleterre. Il signait ses lettres W.C. Minor, Crowthorne, Berkshire, ce qui, techniquement, était vrai. Crowthorne est la ville la plus proche de Broadmor.

Ce n’est qu’en 1890 que James Murray découvrit que son contributeur d’excellence, l’homme sur lequel était construit son dictionnaire, était un dangereux dément. Il sauta dans le premier train pour aller lui rendre visite, et l’amitié entre eux fut immédiate. Ils étaient fort différents, mais se ressemblaient comme des frères, également barbus et pourvus d’une abondante crinière blanche, également amoureux des mots. Murray essaya d’apporter tout le soutien émotionnel possible à Minor, sans pourtant réussir tout à fait. En 1902, Minor se tranchait le pénis.

Ce geste, désigné sous le vocable d’autopénectomie, ne doit être pratiqué qu’après mûre réflexion. Minor avait une bonne raison. Son confinement l’avait amené à la conclusion que ses parents et ses supérieurs de l’armée ne s’étaient pas trompés : tous ses problèmes venaient de son hypersexualité. Même s’il avait raison, il aurait pu faire ce qu’auraient fait la majorité des hommes soucieux de réduire leur appétit sexuel, ce que fit le théologien Origène, et s’en tenir à une amputation des testicules. L’un des problèmes posés par la pénectomie, c’est la difficulté à uriner. Rapidement, l’état de Minor se dégrada. En 1910, Murray obtint des autorités judiciaires que Minor soit relâché et renvoyé en Amérique où il finit ses jours, emportant dans ses bagages les six premiers volumes du dictionnaire. L’histoire, hélas, ne dit pas si cela le consola de la perte de son membrum virile. »

J’espère que vous vous êtes bien amusés, et j’en profite pour vous signaler que Mark Forsyth vient de sortir un nouvel ouvrage intitulé « a short history of drunkenness », opuscule qui devrait plaire à ce cher Jacques Rouvière, lui-même auteur d’un « Tchin-Tchin, petites histoires et grands plaisirs autour d'un verre de vin » dont je ne saurais trop vous recommander la lecture (en français cette fois).

 

 

Posté par Marie Fox à 08:55 - dictionnaire - Commentaires [2] - Permalien [#]

piedmarie3


Commentaires

    Quel

    plaisir! Merci Marie!

    Posté par chri, mercredi 22 novembre 2017 à 09:32
  • you're welcome old chap !

    Posté par marie, mercredi 22 novembre 2017 à 09:59

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