Melting Pot et vin blanc doux

Parce qu'on peut pas compter que sur la Providence.

dimanche 27 novembre 2016

Cuba libre.

30 décembre 1990.

 

La terre semble plantée d’allumettes géantes, bois sombre, tête de phosphore vert. C’est à l’atterrissage que je les vois enfin, les palmiers fichés dans la terre cubaine. A la descente de l’avion, dans l’humidité étouffante, je découvre les poules sur la piste cahoteuse. Un type entre deux âges, le cigare pendu à la lèvre, me tend mon passeport. La casquette semble être la seule pièce d’uniforme des douaniers. Je cherche un taxi. Rien ici ne rappelle la presse des aéroports européens. Pas de boutiques détaxées, pas de bar, quelques voitures disloquées attendent au bord de la route. Je m’explique avec le chauffeur. L’espagnol de Cuba est moins éloigné du mien que je ne le craignais. En route pour la Havane. Je laisse derrière moi l’aéroport José Marti. Je vais retrouver son nom dix fois en quelques kilomètres. Sur la façade d’une raffinerie de sucre, sur les murs, le nom du poète s’étale en lettres noires ou rouges, peintes à la main, comme la signature du pays. Ici, c’est lui le héros. L’entrée dans la ville est aussi l’entrée d’un siècle révolu, mal identifié. Les bâtiments mêlent cahutes de torchis et monuments de marbre. Partout fleurissent les slogans imbéciles qui font les grandes révolutions. La Patrie ou la Mort. Hasta siempre.

Devant le Hilton, je descends ma valise du coffre de la voiture. Je suis plutôt habituée aux dehors spartiates et hideux des Campaniles. L’avenue est sillonnée de bus rouges, de voitures américaines des années 50 dans lesquelles s’empilent les familles en grappes colorées. Les rétroviseurs tiennent à grand renforts de fil de fer, de clous rouillés, de ficelles usées. La musique coule partout de vieux transistors gros comme des machines à sous. Plantée sur le trottoir, j’ai du mal à détacher mon regard du tourbillon qui m’entoure. C’est dimanche. Les petites filles portent des robes rouges, roses, sur des dentelles et des souliers vernis. Les vieux, assis en grappe sur des moellons, des baquets, fument des cigares qu’ils roulent sur leurs genoux. Un photographe s’abrite derrière le rideau noir de l’appareil en accordéon qu’il utilise pour immortaliser les passants qui se pressent pour se faire prendre en photo. Dans une cahute de planches, une femme vend des hamburgers de porc et du coca maison, brassé à même un vieux bidon d’huile. Elle plonge les gobelets dans la mixture, encaisse, passe au suivant. Je crève de faim, l’hôtel attendra. Je mords dans la viande grasse, bois un grand coup du coca local. Ca a le goût d’un laxatif sucré, dont l’effet ne se fera pas attendre. Je regagne l’hôtel. Marches monumentales, femmes de chambre en bonnet blanc, la porte de la chambre coince. Meubles d’acajou, peintures en ruine, une télévision des années 40 surplombée de fils de fer en guise d’antenne. Le coca me ravage les entrailles. La porte de la salle de bains est coincée elle aussi. On m’envoie un homme à tout faire qui l’ouvre au pied de biche. Elle ne ferme plus. Je m’engouffre dans le cabinet d’aisances, juste à temps. Le PQ, hélas, est tellement imbibé de l’humidité ambiante qu’il se détache en lambeaux sous mes doigts fébriles. Je vomis le coca. Heureusement, la chasse d’eau marche. Je vais passer l’une des pires nuits de mon existence.

Au matin, flageolante, je pars à la découverte de la ville. Boulevard bordé d’eau, clichés exotiques, les lauriers-rose ici donnent dans la luxuriance, pointant leurs feuilles vertes et leurs têtes écarlates au cœur même des pierres disloquées des antiques demeures bourgeoises. Peu de touristes, les gens m’abordent, m’interrogent. Espagnole ? Non, française. J’achète, près de la Plaza de Armas, qui surplombe la mer, un chapeau de paille jaune, le soleil m’assomme. Je garde ma faim pour plus tard. Je suis enceinte, je préfère éviter de répéter l’épisode de la veille. L’heure de sieste fait taire le brouhaha ambiant. Les rues se sont vidées. Seuls quelques vieux sommeillent sur les trottoirs, la radio en sourdine. Je suis perdue. Pas de taxi pour rentrer. Je vais marcher des kilomètres avant de retrouver le centre – et prendre conscience de l’importance du rafistolage dans ce pays. Tout tient dans la débrouille. Les vieilles boites de conserves, les cartons, le moindre morceau de bois sont essentiels à la survie. Fatiguée, je me pose face à l’océan, sur un mur de pierre. Un garçon passe. Il doit avoir à peu près mon âge, un peu moins. Je lui demande mon chemin. Il s’installe à côté de moi, demande d’où je viens, ce que je pense du pays. Je ne pense pas, je regarde ce monde d’ailleurs, fleuri jusqu’au trognon, exultant et misérable, partout taggué de slogans et de portraits du Lider Maximo. Il propose de m’accompagner. Me montre au passage l’immense place où se rassemblent les cubains pour écouter les discours de Fidel. Je l’interroge. La misère ? La dictature ? Les américains, me répond-il. Sur l’avenue, une vieille vend des journaux. J’en achète quelques-uns. De la propagande, obsolète et délicieuse pour qui peut regarder de loin le despotisme. Je les ai encore aujourd’hui, quelque part dans mes archives.

Si je veux me promener hors de La Havane, je vais devoir trouver un taxi. L’hôtel s’en occupe. J’ai un mouvement de recul quand je vois la voiture. Un tombeau ouvert, et qui roule pareil. Je dois attendre dans la rue pendant qu’il s’engouffre derrière une clôture pour faire le plein d’essence. Secret d’Etat. Les routes sont droites, sans un virage, désertes, et défoncées comme un Jamaïcain. Le chauffeur accélère, je me tasse sur mon siège. Un peu avant les carrefours, des pancartes annoncent « Ici depuis le début de l’année, 30, 40, 50 morts. » Pas de quoi me rassurer. Le chauffeur me dit de ne pas m’inquiéter, il klaxonne avant d’arriver aux croisements, ça suffit selon lui à éviter tout accident. Ici et là, des pajalitos pompent le pétrole. On arrive à Varadero, le paradis des touristes. L’hôtel ici est neuf, mais presque vide. Quelques canadiens, à la table voisine, déplorent la lenteur du service. On se croirait à Paris. Je souris. Plage de carte postale, pélicans posés sur les vagues, odeur de langouste grillée, de rhum, de tabac bleu. Je ne pourrai pas aller bien plus loin. Tout est trop compliqué, la chaleur épuisante. J’étais venue voir le paradis qui se cachait derrière l’étoile du Che, celui que me contaient à la fac mes profs d’espagnol. Cette révolution unique qui, la première sur ce continent donnait à son peuple des écoles et des hôpitaux. Castro n’était pas encore l’homme des purges et des prisons. On m’avait vendu un communisme à visage humain. C’était un peu vrai. Nulle part ailleurs depuis je n’ai retrouvé ce mélange unique de misère et de musique, de fleurs et de ruines, de débrouille et de fierté. J’ai remporté avec moi des images de lumières et d’ombres, de sourires, de lettres noires vantant la liberté gagnée sur le tyran De Batista, et un recueil des poèmes de José Marti. Guantanamera et Guantanamo tout ensemble, ou comment va le monde ailleurs.

Posté par Marie Fox à 10:33 - Insignifiances - Commentaires [0] - Permalien [#]

piedmarie3


Commentaires

Poster un commentaire