mercredi 29 août 2007
Aux vieux maîtres
Te souviens-tu, lecteur, de tes heures d’enfance ? De la saveur de Juillet, quand aux creux des siestes, Fenimore Cooper peuplait l’ombre des volets clos de mohicans sauvages, de cris gutturaux étouffés sous les frondaisons des étés indiens d’Amérique ? Te souviens tu des Aoûts brûlants, du camping à la mer, de la trêve de ces quinze jours où l’on pouvait s’asperger d’eau de vaisselle sale entre membres d’une même fratrie sans encourir les foudres de mères débordées ? Des heures du trajet de retour à la nuit, entassés à quatre sur la banquette de skaï dépourvue de ceintures de sécurité d’une Ami 6 surchargée qui embaumait le thym et la lavande cueillis au bord des routes, du camion indoublable qui contraignait papa à conduire bien en dessous de ses rêves de Fangio, et du hiatus de Sisteron, qui signait le retour de paysages humides ? Te souviens tu de l’excitation qui te gagnait, au premier réveil dans ton lit, à l’idée que c’était bientôt l’école ?
De l’immuable rituel : « elle a encore grandi, qu’est-ce que je vais lui mettre ? », du rêve secret, toujours renouvelé et jamais assouvi d’un stylo quatre couleurs ?
Et puis enfin, le grand jour était là, et les parfums changeaient, abruptement. Le préau de l’école, les chaussettes et les chaussures neuves, trop chaudes pour cette fin d’été, les marronniers de la cour, familiers pourtant, mais qu’il fallait réapprivoiser d’une caresse furtive, la distribution des cahiers sous la férule d’un nouveau maître, beau comme on se l’était rêvé, la nouvelle classe, ornée de frises historiques aux personnages habillés de couleurs mitées par les siècles passés au mur, l’odeur d’amandes amères de la colle blanche, et, enfin, la distribution des porte-plumes et des plumes neuves, suivie du premier remplissage des encriers vierges de toute boulette de buvard ; et le premier essai, la première date tracée sans pâté, en arabesques capitales, Lundi 3 Septembre 1971.
J’avais un nouveau maître, féru d’histoire et de vocabulaire, adepte de la dictée hebdomadaire, de la rédaction du vendredi matin, des leçons de choses illustrées de bocaux de formol, d’herbiers et de fossiles. J’en tombai amoureuse sur le champ. Pierre Bovet, fils de paysan, devenu instituteur sous la contrainte de son père, alors qu’il avait rêvé de passer sa vie au cul des vaches, libre comme l’air, fut pour moi le maître inoubliable, celui qui faisait luire les ors du roi soleil, savait capturer les grenouilles, n’imposait nul sujet aux rédactions, et que j’allais, luxe suprême, garder deux ans avant de rejoindre les ombres et les angoisses d’un collège démesuré qui signerait la fin de mon goût pour l’école.
Il fut le premier, et le dernier de mes maîtres qui tolérât mon dégoût des mathématiques et des jeux collectifs. Celui qui déroulait pour moi un tapis de gymnastique quand la classe se livrait à la pratique imbécile et sauvage du hand ball, s’intéressait à mes lectures de récréation, et déposait sur mon pupitre les volumes rouges des « contes et légendes », de vieux livres d’histoire ou d’anciens almanachs.
Plus de trente ans après, je me souviens de lui, en ce jour où je dois préparer la rentrée en sixième de mon plus jeune garçon. J’ai vu, au cours des quinze dernières années, beaucoup de maîtres et de maîtresses d’école asseoir sur ma progéniture des exigences, des punitions, des jugements, et peu de bienveillance. Mes garçons n’ont pas eu la chance, à l’exception d’un seul, de croiser sur leur route un maître inoubliable.
Je crains que l’année à venir ne rattrape guère celles qui sont déjà passées. A moins qu’un prof de philo d’exception ne fasse de l’année de terminale de mon aîné celle où naissent les vocations, ou que la dictature des notes ne soit déclarée caduque en sixième, mes petits bouts vont, encore une fois, osciller entre larmes et révoltes, rythmes de dingues et programmes de cons, désintérêt et insolence, et je reprendrai le chemin des bureaux tristes où de jeunes profs imbéciles et prétentieux me donneront des leçons de « gestion d’apprenants », vautrés sur la chaise de bois qu’ils n’ont jamais quittée pour aller voir ailleurs si j’y suis. Je les hais d’avance, aussi fort, aussi irrationnellement que j’ai aimé cet instituteur qui savait si bien aider ses élèves à grandir.
Pierre Bovet, je vous salue.
vendredi 17 août 2007
Rage de Ciel
C’était l’heure avant l’heure, les minutes bénies où le rêve se glisse de pupille à paupière, palpable à la conscience. Cet instant où le monde ressurgit en fragments qui s’assemblent d’un coup quand on ouvre les yeux. Il y a eu l’amorce de ce mugissement, le hurlement et puis le choc. C’était où ? Dans le rêve où bien dans la vraie vie ?
Y’a quelquefois une heure de perception aigüe dans une seule seconde. Elle a bondi face à la baie vitrée qui regarde la montagne et senti la main brune du gamin qui cramponnait la sienne. C’était pas dans le rêve. Il y en a de très forts, mais jamais de solides. Là, le monde était noir et le mur dévalait plus vite que le son. Il aurait dû faire jour. Mauerschnee. Mur de neige. Mur de glace, qui a heurté la vitre dans un claquement froid, y collant un cadavre d’oiseau même pas sorti du nid et des débris de bois. Que le temps de se dire « il ne restera rien ». Pas un pétale de rose, pas un brin de lavande, une fleur aux châtaigniers. Il ne restera pas un nid de rossignol dans les herbes écrasées, hachées menu d’une rage éphémère. Ca n’a duré que le temps d’une poignée de terreur, une fulgurance d’apocalypse selon les saints absents. Que le temps que la vague épousant la maison ébranle les dormeurs quiets « Voyez, je passe et je m’en vais mourir. »
Aussi vite qu’apparue elle était repartie, et le jour revenu dans une pluie fine et drue qui chantait sur les feuilles.
C’était peut être un rêve, après tout – le rayon de lavande luisait dans la rocaille et comme chaque matin, émergeant du bosquet, la horde des chevreuils avançait doucement en scrutant le silence. Le chat, imperturbable, s’étirait à ses pieds. N’eut été l’hécatombe de roses et de pivoines soufflées, scattered around, et les bras du gamin cramponnés à son cou dans un reste d’angoisse, elle aurait bien pu croire que ce n’était pas vrai.
« Allez viens mon bonhomme, c’était rien. Rien d’autre qu’un mur de glace qui s’en voulait passer au dessus de nos têtes. Ecoute, déjà les oiseaux chantent un requiem joyeux à la mémoire du vent ».
« Un requiem joyeux ? Allons ma pauvre mère, tu divagues je crois. J’ai faim, je me demande si c'est bon les tartines aux cerises ? »
mardi 14 août 2007
Etonnant non ?

Ce matin j’ai pris pour la
première fois la seconde ligne du tram. Je n’étais pas très bien réveillé, mais
quand j’ai vu foncer vers moi ce…
J’étais prévenu pourtant, je savais à quoi m’attendre, mais de le voir en vrai, ça m’a coupé le souffle.
Une énorme chenille de carnaval. Une caricature de printemps pour le salon de Gulliver. La peinture naïve et bariolée de l’éclosion des fleurs sur le pupitre des maternelles, et en même temps, un bouquet de chaleur et de tendresse, un vrai sourire, moqueur, indulgent…
Ceux de la première ligne, bleu profond avec les oiseaux, étaient délicieux, poétiques et consensuels.
Ceux là, la première surprise passée, je crois bien que je vais les adorer. Bon d’accord, ils sont moitié kitsch moitié Stark et moitié frappadingues, mais au moins ça réveille.
En plus ça va me donner l’occasion de voir des têtes nouvelles.
Tiens en parlant de têtes nouvelles, elle est mignonne la petite brune. Et elle sourit. J’ai même l’impression que c’est à moi qu’elle sourit. Oui, aucun doute, c’est à moi, chic.
J’essaie de sourire aussi, de ne pas avoir l’air trop ballot. Je me décide et m’approche d’elle.
J’évoque d’un regard circulaire le décor de la rame et je lui demande :
« Alors, qu’est-ce que
vous en pensez ? »
« Etonnant, non ? »
Elle me l’a fait à la Desproges. Je
Elle pose sa main droite sur ma poitrine. Elle sourit encore.
« Surpris ? Ca ne m’étonne pas, les vieux sont toujours surpris quand on leur montre qu’ils ne sont pas les seuls à avoir des lettres et des idées. »
Je m’enhardis à poser ma main sur celle de la délicieuse insolente.
« J’aimerais bien savoir ce que vous faites dans la vie, Mademoiselle l’Erudite »
Elle écarte ma main.
« Mademoiselle l’Erudite est étudiante en Lettres »
Je bondis, moi je suis prof de Lettres justement, le hasard est en marche !
Je le lui dis, elle sourit encore, me tripote le revers de la veste, et moi je dois commencer à prendre la teinte juste au dessus de homard dans la gamme crustacés en détresse. Je sens que je vais me mettre à bafouiller si elle continue à me regarder comme ça.
Le tram ralentit pour l’arrêt
suivant. Elle ramasse son sac par terre, hoche la tête.
« Je descends là,
salut »
Je la retiens par le bras
« Attendez, laissez moi
votre numéro de téléphone »
« 06 16 22 45 47 »
Elle m’a lancé son numéro au
vol en courant vers la porte.
J’ai porté la main à ma poche de veste pour le noter tout de suite, en répétant
le numéro comme un forcené dans ma crainte d’en perdre en route, et puis quand
j’ai compris, j’ai continué à répéter en boucle 22 22 22.
J’ai du mal à le croire.
Cette garce m’a piqué mon portefeuille.
Etonnant non ?
A l’arrêt suivant, un môme qui descendait a dit en passant près de moi,
« pauvre couillon ! »
Je lui ai mis mon pied au cul.
samedi 11 août 2007
Bref ?
Elle avait une tête de bref, et c’était pourtant une furieuse adepte du certes. Presque trop pour être honnête. Il m’arrivait de me tromper, bien sûr, quand je classais les gens en bref et certes à la première rencontre, mais cette fois là, j’étais pourtant sûre de ne pas me tromper. Elle n’était pas une certes, alors quel jeu jouait-elle ?
Je déteste ces énigmes apparemment inoffensives et qui finissent par avoir votre peau à coups d’interrogations insidieuses et de préférence nocturnes.
Je récapitulai en silence et en marchant. D’abord, il y avait ces invraisemblables couettes qu’elle portait en touffe sur des épaules de chat trop maigre et qui saillaient sous la fourrure de ses pulls détendus. Ensuite, il y avait ses yeux toujours brillants de malice et de larmes retenues. Trop sensible pour une certes. Définitivement.
Alors ?
Alors elle m’avait montré ses photos.
Des photos avec des cadres aux lignes incisives qui cachaient ce qu’elle voulait taire. Pour mieux mettre en exergue ses purifications.
Elle me montrait ses photos
de vacances, et je voyais de magnifiques portraits de la Passion
Là où d’autres auraient cadré un bête soleil couchant, deux bras haut crucifiés déchiraient aux épaules l’agonie d’une étoile qui me brûlait les yeux, et, effleurant l’eau noire, un chemin de lumière me montrait le passage vers… les heures dernières ?
Comment décrire cela sans tomber dans une poésie glauque. Il y faudrait un géomètre mystique. Les mots me trahissent toujours quand je parle du beau. Et Dieu que ces photos étaient belles.
Du dernier au premier plan, pourtant, tout était une photo de certes.
Presque jusqu’au premier plan. Pour cadrer sa photo, elle avait dû marcher vers l’Est jusqu’à broyer impitoyablement contre une digue tout espoir de suivre la lumière. Bref, le mur était là, par sa seule volonté, et n’avait d’autre but que de barrer le passage, de séparer l’affamée du festin, le désir de la satiété.
J’étais perdue, d’un coup d’œil, elle transformait une chaise de paille esseulée en allégorie du confort des maigres culs des campagnards, n’était sûre de rien et surtout pas d’elle même, et persistait à ponctuer ses doutes de certes.
J’avais gardé la photo du soleil. Je la regardais souvent et me persuadais que je finirais par trouver la clé.
Je commençai à rêver de Martine. Martine à la mer, Martine à la montagne, évidemment, c’était un peu facile, mais je finirais bien par tomber sur le bon rêve. La réponse devait être dans la photo. Je l’accrochai au-dessus de mon bureau pour m’en imprégner plus complètement.
Du cadre noir luisant, de fugitives ombres noires s’échappèrent un soir où j’avais trop fumé.
Elles se tordaient en douleurs convulsives dans le rai de lumière avant de rejoindre la nuit. Et je sus.
Mais je ne dirai rien.